Les BD du printemps

La Douce, Intrus à l’Etrange, la Pieuvre… C’est le printemps : les arbres bourgeonnent, les oiseaux chantent et les bacs des libraires se remplissent de nouvelles BD. Voici une petite sélection des albums qui m’ont plu ces dernières semaines (et deux qui m’ont déçu pour faire bonne mesure).

  • American Tragedy, Calvez, Delcourt

Ce n’était pas une mince affaire que de s’attaquer à Sacco et Vanzetti, comme l’a fait Florent Calvez dans American Tragedy. Parce que l’histoire de ces deux anarchistes italiens, executés après un procès inéquitable aux Etats-Unis en 1927, est un véritable mythe dont l’avatar le plus célèbre est une chanson de Joan Baez. L’auteur de BD s’en sort pourtant plutôt bien. Il déconstruit toute l’affaire en assumant les zones d’ombres et les parts de doute dans une enquête passionnante. En dépit d’un ton parfois un peu trop didactique, American Tragedy est aussi, à l’instar d’Un Pays à l’aube de Dennis Lehane, une évocation réussie des troubles qui agitent les Etats-Unis dans les années 1920 et un réquisitoire très intelligent contre la peine de mort.

  • La Douce, Schuiten, Casterman

On ne présente plus François Schuiten, le dessinateur belge qui explore depuis près de trente ans les Cités Obscures avec son camarade Benoît Peeters. Il arrive toutefois qu’il travaille seul, comme dans La Douce, un album dont le personnage principal est… une locomotive. Une Atlantic 12 pour être précis, d’où son surnom qui donne son titre à l’album. Dans son habituel univers absurde et onirique, Schuiten fait déambuler un mécanicien à bacchantes à la recherche de sa locomotive promise. Comme d’habitude, c’est beau, poétique et amer à la fois. Les amateurs du dessinateur ne seront pas deçus, pour les autres, c’est une entrée en matière idéale.

  • Le Tampographe, Sardon, L’Association

Ce n’est pas une BD, mais c’est publié à l’Association et Sardon a déjà publié des BDs, il y a longtemps. «En 1995» il dirait sans doute, même si ce n’est pas vrai, mais il est resté bloqué à cette époque-là. Maintenant, il fait des tampons. Le plus souvent, il grave des insultes, “Crève salope” dans toutes les langues. Il décrit aussi sa vie dans un carnet de bord, même s’il la juge globalement sans intérêt et il prend des photos des gens les plus tristes qu’il peut croiser dans la rue. Ca a l’air complètement déprimant présenté comme ça mais c’est un ouvrage fort, original, acide et drôle.

 

  • Intrus à l’Etrange, Hureau, La boîte à bulles

De Simon Hureau, j’avais adoré Palaces, récit de voyage dépressif au Cambodge sur les traces des Khmers Rouges. L’auteur change complétement de registre dans Intrus à l’Etrange puisque cet ouvrage de fiction nous emmène dans un village paumé de la Creuse, au fil d’une intrigue particulièrement mystérieuse. A la mort de son grand-père, le héros hérite d’une valise où figure l’adresse d’un habitant dudit village. Sur place, nulle trace de la personne en question, mais un tombereau d’événements étranges, entre sorcellerie, science fiction et pâté de campagne. L’histoire est particulièremetn prenante et je comprends pourquoi la BD a été primée dans la catégorie Polar à Angoulème. C’est très réussi.

  • Olympe de Gouges, Catel et Bocquet, Casterman

Après le succès de Kiki de Montparnasse, les auteurs s’attaquent à une autre figure féminine, Olympe de Gouges, la révolutionnaire qui rédigea la Déclaration des droits de la femme en 1791. Mais là où beaucoup de biopics dessinés se contentent d’illustrer les grands moments de la vie des personnages dont ils traitent, le livre de Catel et Bocquet s’attache à alterner l’intime et le public, l’anecdote et l’essentiel. Les dialogues sont passionants et, au-delà du personnage d’Olympe de Gouges, éclairants sur la période pré-révolutionnaire et l’esprit des Lumières qui flottait alors sur le Royaume de France.

  • La Famille, Vivès, Delcourt

Vivès est fou. sa famille est bizarre, la tension sexuelle y est permanente alors que la plupart du temps les discussions devraient être banales. Dans une suite de courts strip il poursuit sa série commençait avec Jeux vidéo. C’est toujours aussi bon mais sans doute moins universel: tous les amateurs de jeu vidéo se reconnaissaient, là, sa manière de voir la famille est plus personnel. On image les diners de famille en ce moment, même si je sais qu’il n’a pas de soeur. Le père: Alors, comme ça, Bastien, c’était ça ton enfance, tu nous imagines comme ça? Le silence. Il baisse la tête.

  • Beauté, tome 2, Kerascoët, Dupuis

Le couple d’auteurs qui se cache derrière le pseudo de Kerascoët poursuit la narration de Beauté, son conte enchanteur. Cette histoire de laideron qui se voit dotée de la plus absolue des beauté par une fée prend toute son épaisseur dans ce deuxième tome. Car évidemment, le souhait de l’héroïne se retourne contre elle et ses atours physiques deviennent bien vite source de tracas. Le récit est très bien rythmé, avec de nouveaux développements toutes les deux pages et le tout servi par un dessin très moderne, particulièrement doux aux yeux.

  • La Pieuvre, Giffone, Longo, Parodi, Les Arènes

Ce roman graphique historique très ambitieux s’est lancé dans l’épopée tragique des juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino contre la Cosa Nostra, à la fin des années 70. Une énième histoire de la mafia, cette fois-ci en BD, portée par le scénariste Manfredi Giffone. Publiée aux éditions les Arènes, les mêmes qui publient l’exigeante revue XXI, la BD narre par le détail la corruption et la violence de cette organisation et la volonté teintée d’impuissance de certains juge et policiers. C’est un peu long, il faut prendre le temps de rentrer dedans, même si l’animalisation des personnages -on sent pour le coup que les auteurs ont lu BlackSad – permet aux lecteurs de sortir un peu de l’impression de lire un cours d’histoire.

  • De Cape et de Crocs, tome 10, Ayroles et Masbou, Delcourt

J’ai consacré un papier récemment à De Capes et de Crocs. Vous pouvez le lire ici. Le dixième tome est dans la lignée des précédents, concluant bien l’histoire tout en laissant la possibilité évidemment d’une nouvelle quête sur d’autres mers. Quelques pages sont sublimes, autant dans la narration, le graphisme que la poésie, notamment l’abordage d’une caravelle par une maison volante à mi-chemin entre le soleil et la lune. Ecrit comme cela, ça a l’air bizarre, mais sur le moment, c’est logique.

 

Le Coin du Soupir

  • Saison Brune, Squarzoni, Delcourt

Alors qu’il écrit son précédent ouvrage, Dol, qui analyse la politique de libéralisation sous le second mandat de Jacques Chirac, Philippe Squarzoni se rend compte qu’il manque de culture sur le sujet des politiques environnementales, et plus particulièrement à propos du réchauffement climatique. Il décide donc de se pencher sur la question et y consacre un livre entier, Saison Brune. Si l’ouvrage est très docte et extrémement documenté, la démonstration souffre de son austérité. Je me suis malheureusement très vite ennuyée à la lecture de ce pavé quelque peu indigeste.

  • Ralph Azam, tome 3, Trondheim, Dupuis

Je n’ai jamais su trop quoi penser de cette série. Dessinée et scénarisée par Trondheim elle met en scène un canard qui a des pouvoirs et qui va devoir affronter d’autres canards, aidé par des magiciens et autres brigands, avec l’ambiance médiavalo-fantastique qui va bien. Et non, ce n’est pas Donjon. Alors qu’on attend désespérement un nouvel épisode de cette excellente saga, Trondheim s’est amusé dans son coin avec Ralph Azham sauf qu’il semble n’y avoir jamais vraiment cru. Le scénario est un peu baclé, certains personnages sont moyennement réussis, Trondheim s’est clairement reposé sur ses acquis. C’est dommage, parce que cela aurait pu être vraiment bien.

Laureline Karaboudjan

Illustration : extrait de la couverture de Intrus à l’Etrange, DR.

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Sauvez la BD, votez Sarkozy!

Oubliez les programmes et les postures, seul compte le potentiel en tant que personnage de BD. A ce titre, Sarkozy est champion toutes catégories.

Normalement, je ne prends pas de position politique (ou peu), mais là, je me sens obligée d’intervenir. Alors que Nicolas Sarkozy est abandonné par tous ses anciens amis people, même Johnny!, je me dois de le soutenir. Oui, je vous en conjure, le 6 mai, votez Nicolas Sarkozy! Non pas pour sauver le vrai travail ou pour faire barrage au droit de vote aux étrangers, mais parce que c’est le dernier espoir de sauver la bande-dessinée politique. Le président-candidat a annoncé qu’il se retirera de la vie politique s’il perd. Il sortira donc de l’agenda médiatique et on risque de perdre un personnage de BD formidable. Probablement le meilleur de la cinquième République.

Petit, pugnace, hargneux, colérique, souvent vulgaire, Sarkozy n’avait même pas besoin d’être caricaturé pour que cela saute aux yeux: il semble tout droit sorti d’une case de bande-dessinée. Ce n’est pas pour rien qu’il est si souvent comparé à Iznogoud… C’est du pain-béni pour les auteurs de BD qui ne se sont pas privés d’accommoder le président à toutes les sauces. D’autant que Nicolas Sarkozy est une figure clivante. Jamais on n’aura autant aimé ou détesté un président de la République. Sauf peut-être Mitterrand. Ce qui est sûr, c’est qu’on n’aura jamais sorti autant de BD sur un président que sur Sarkozy.

Des BD à foison sur Sarkozy
Il suffit de se rendre dans n’importe quelle librairie spécialisée pour s’en rendre compte: la production est aussi foisonnante qu’inégale. Signalons par exemple la récente et bonne adaptation des “Chroniques du règne de Nicolas 1er” de Patrick Rambaud en bande-dessinée. Ou bien la floppée de BD “La face kärchée de Sarkozy”, “Sarkozy et les femmes” ou “J’aurais voulu faire président”, qui ont toutes comme point commun d’avoir été rédigées non pas par des scénaristes habituels de BD mais par des journalistes (Thomas Legrand, Renaud Dély, Philippe Cohen) ou l’avocat de Charlie Hebdo (Richard Malka).

Plus traditionnelles, il y a aussi les BD qui sont le fait de dessinateurs de presse, comme la série “Silex and the city” de Jul ou “Les Sarkozy gèrent la France” de Luz. Là encore, les titres sont extrêmement nombreux et les albums ont tous plutôt bien marché.

Même le journal de Spirou s’y est mis. Après un numéro spécial anti-partition de la Belgique, il en sort un pour “Sauver la France“, “l’histoire d’une élection très.. heu…” avec plusieurs BD courtes consacrées à ce thème. Si Hollande est bien en couverture avec le président-candidat, c’est Sarkozy qui revient en permanence dans les pages intérieures, preuve qu’il a beaucoup plus inspiré les dessinateurs. Certains comme Bourhis et Spiessert imaginent que Nicolas Sarkozy se reconvertit en dessinateur de BD après l’élection, ayant découvert le vrai bonheur. Bouzard lui se voit en conseiller rural du président à coup de poêlée de petits pois mange-tout et de verre de gnôle.

Hollande, cet anti-héros
A l’inverse, François Hollande semble dénué de toutes les qualités propres à en faire un personnage de BD. Il incarne une certaine mollesse, adopte une posture de “candidat normal”, ne traîne pas de grosses casseroles de type Fouquets ou yatch de Bolloré et en plus, il se charge tout seul de faire des blagues. A priori, il n’offre pas de matière très alléchante pour les dessinateurs de BD.

Mais sait-on jamais. En incarnant la fonction présidentielle, le député de Corrèze prendra une autre dimension et sera sous le feu des projecteurs. Nul doute qu’alors certains traits seront plus saillants et que son potentiel de caricature s’en trouvera renforcé. Et surtout, il ne faut pas oublier les personnages secondaires. Un ministre comme De Villepin a su inspirer “Quai d’Orsay”, la meilleure BD politique de ces dernières années.

Le gouvernement que formerait Hollande s’il était élu pourrait regorger de personnages de ce type. Manuel Valls semble tout désigné pour reprendre le flambeau du petit colérique qu’incarnait Sarkozy. Surtout si le maire d’Evry est nommé ministre de l’Intérieur. Du haut du perchoir de l’assemblée qu’on semble lui promettre, Ségolène Royal pourrait de nouveau faire le bonheur des caricaturistes. Même s’il n’entrerait sans doute pas au gouvernement, gardons un oeil sur Mélenchon, parfait poil à gratter.

Et puis, il est vrai qu’il faut parfois innover. Se reposer sur Nicolas Sarkozy revient à toujours appliquer les mêmes recettes, notamment comiques. Elles sont efficaces mais peut-être est-ce au bout d’un moment tourner en boucle. En Bd, le changement, c’est maintenant?

Laureline Karaboudjan

Illustration : extrait de la couverture des Chroniques du règne de Nicolas 1er, DR.

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Vous allez voter pour Batman, Barbapapa ou Spiderman?

Quelque part en France, quelqu’un semble s’être bien amusé comme le signale la page Facebook de The Real Art of Street Art. Je me demande où c’est (Edit: à Brest, quartier de l’Harteloire, nous dit Dimfacion en commentaire) et j’approuve évidemment. A la fois cela change des affiches habituelles, mais c’est surtout un habile détournement comme on les aime. Cela rappelle les posters Lucha Libre qui ont fleuri un peu partout sur les murs de Paris en mars.

Après, les personnages correspondent plus ou moins malheureusement avec l’ordre des candidats, si on compare avec cette photo des panneaux que j’ai piquée au sociologue André Gunthert.

  • Eva Joly en Mickey, ok.
  • Marine Le Pen en Hulk, bof, surtout que Hulk est plus beau.
  • Sarkozy en Bisounours, ça va pas à moins que cela soit ironique.
  • Petit-Bleu et Petit-Jaune pour Mélenchon, pourquoi pas, le PS qui se mélange avec le PC, même si ça plaît pas aux autres, ça se tient.
  • Poutou en Monsieur Parfait, jolie blague.
  • Nathalie Artaud en Kilroy, pourquoi pas aussi. Ce petit personnage est à l’origine un graffiti « Kilroy was here » apparu lors de la bataille de Normandie et devenu célèbre. Kilroy n’a rien fait, mais il était là, bien présent, un peu comme la LCR pour cette élection.
  • Cheminade en Capitaine Haddock, les deux sont allés sur la lune, ou presque, donc ok.
  • Bayrou en Batman, je dis non.
  • Dupont-Aignan en Barbapapa, je dis oui, surtout pour quelqu’un passé par le cabinet de Bayrou, le barbacentriste ultime.
  • Hollande en Spiderman pour terminer. Il me paraît moins souple tout de même que Peter Parker, mais, bon, le candidat PS doit sans doute aimer cette formule:  «un grand pouvoir implique de grandes responsabilités»

Laureline Karaboudjan

 

 

 

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«Il faut de l’avenir à notre futur»

Slogans ridicules, propositions farfelues sont au programme de La Course à l’Elysée, un jeu de société politique des auteurs de la BD Quai d’Orsay.

A quelques jours du premier tour, la tension est à son comble (ou pas). Tous les soirs le sujet revient à table ou dans les bars: “Et alors, et toi, pour qui tu votes?” “Poutou, mais tu sais, depuis longtemps hein, pas depuis le Des Paroles et des Actes de la semaine dernière…” “Non, mais Poutou, c’est une blague?” “Non, sérieusement”. Bref, au bout d’un moment, c’est fatiguant de se répeter.

Un jeu de société, La Course à l’Elysée, qui vient de sortir, propose enfin une alternative et permet de s’engueuler sur des cas concrets. Créé par les auteurs de l’excellente BD Quai d’Orsay, Abel Lanzac et Christophe Blain, ce jeu met en scène six candidats qui tentent de gravir les marches de l’Elysée jusqu’au deuxième tour de l’élection présidentielle, puis à la fonction suprême. Au hasard, on incarne donc le Parti anti-capitaliste, les Alter-écologistes, le Parti social-démocrate, le Parti conservateur, le Centre et le Parti nationaliste.

Le principe est simple: pour gravir les marches de l’Elysée, on alterne entre des cases coulisses et des cases débats. Les premières sont d’assez banales peaux de bananes à glisser à vos adversaires ou bonus pour vous aider à monter dans les sondages. L’essence du jeu se trouve dans les secondes. Il s’agit avant tout de piocher un thème de débat, souvent un fait d’actualité imaginaire mais proche de la réalité. Par exemple “Trois meurtres à Toulouse après un règlement de comptes” (si, si, cette proposition quelque peu prémonitoire est vraiment dans le jeu).

A partir de ce thème de débat, il s’agit de choisir un adversaire et de défendre une mesure précise que l’on a, elle aussi, piochée au hasard. Le tout en arrivant à placer le slogan de son parti, car c’est en le martelant que l’on frappe les esprits. Évidemment, tout le sel du jeu réside dans les situations absurdes que cela entraine. Par exemple lorsque l’on est candidat nationaliste et qu’il s’agit de réagir aux mauvaises conditions de détention dans les prisons en prônant la légalisation du cannabis: “C’est une mesure juste, ainsi les prisonniers seront moins stressés. Et bien entendu, ces drogues douces seront distribuées aux Français avant tout”.

Une expérience surréaliste

En parlant de drogues douces, j’ai testé le jeu lundi soir, avec des ami(e)s, je dois avouer que nous avons beaucoup ri. Les gens s’amusent vraiment à incarner les personnages, ça parle fort, cela devient vite outrancier et très divertissant. Nous sommes tombés dans des grands moments de débats démocratiques avec des phrases chocs et des slogans hallucinants. Petit florilège : “Il faut de l’avenir pour notre futur”, “Pour résoudre le problème des banlieues, je propose de relancer la filière nucléaire afin de procéder à des frappes thermo-nucléaires sur les quartiers”, “Pour répondre à la violence de notre société, il faut créer un statut spécifique de l’animal contre les maltraitances”, “Il faut un président du monde, ni de droite, ni de gauche” ou encore, pour reprendre la parole en plein débat, “C’est bon? Je peux parler? Un autre monde est possible?”.

J’avais noté mentalement pleins d’autres phrases mais là mes souvenirs sont un peu embrumés. En tous cas voilà autant de sorties, autant de tirades qui n’ont rien à envier aux plus célèbres phrases des débats politiques passés. A côté, on doit même admettre que le “monopole du coeur” ou le “Taisez-vous Elkabbach” font presque pâle figure. A cet égard, La Course à l’Elysée, outre être un bon divertissement, fait presque figure d’expérience surréaliste. Le jeu agit en tout cas comme une métaphore plutôt bien sentie de la vie politique (on devrait même dire politicienne), qui pousse les candidats (les vrais) à devoir réagir à tout et n’importe quoi avec des promesses plus ou moins acrobatiques.

Plusieurs petits points à préciser toutefois:

  1. Il vaut mieux jouer avec des gens qui ont du recul et le sens de l’auto-dérision. Peut-être que tout le monde n’a pas envie de défendre des idées du FN, même si c’est pour de faux. Mais quel plaisir, à l’inverse, de voir votre ami centriste depuis toujours défendre des positions extrêmes ou un copain gaucho se faire l’avocat de l’UMP.
  2. Il faut des gens du même niveau. Comme c’est un affrontement permanent, pour les timides et ceux qui s’intéressent peu à la politique, cela ne va pas être très drôle face à des personnes qui partent dans des envolées lyriques. Ce n’est pas forcément le meilleur qui gagne, puisque comme ce sont les autres adversaires qui notent les affrontements, aucun joueur n’a intérêt à ce que quelqu’un monte trop vite.
  3. Le jeu est un peu court, le second tour aurait pu être mieux imaginé et les cartes coulisses ne sont pas assez variées.
  4. Je m’attendais à plus de jolies illustrations de la part de Blain, là c’est un peu froid. On sent qu’il est plus venu donner un coup de main qu’il n’a participé pleinement à la réalisation du jeu.
  5. C’est le moment où jamais d’y jouer, au moins jusqu’aux législatives. Le jeu peut tout à fait se jouer hors période électorale, mais il risque d’y perdre un peu de son sel.

Laureline Karaboudjan

Illustration : extrait de la boîte du jeu La Course à l’Elysée, DR.

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Cape de fin

La saga De Cape et de Crocs s’achève avec la sortie de son dixième tome. Recettes d’une des meilleures BDs d’aventure des vingt dernières années.

Les meilleures choses ont une fin. Avec son dixième tome, qui paraît ce mardi 11 avril, la série De Cape et de Crocs touche à son terme, dix-sept ans après son tout premier tome. C’est en effet en 1995 qu’Alain Ayroles (à la plume) et Jean-Luc Masbou (aux pinceaux) sortent “Le Secret du Janissaire”, premier album de cette saga fantastique où, comme son nom l’indique, il est question de fleurets et d’animaux. Car les deux héros de la série, Don Lope de Villalobos y Sangrin et Armand Raynal de Maupertuis, sont un loup et un renard, aussi bons bretteurs l’un que l’autre et embarqués dans des aventures rocambolesques dans un XVIIème siècle imaginaire.

Au fil des albums, sortis en moyenne tous les deux ans, leurs péripéties les emmènent à la recherche d’un trésor au bout du monde, et même jusque sur la lune. La série est très populaire puisque ce sont près d’un million d’exemplaires des neuf premiers tomes qui auront été vendus. Un succès qui s’explique par les nombreuses qualités intrinsèques de la série, que j’ai tenté de répertorier.

  • Des personnages forts en gueule

De Capes et de Crocs n’aurait pas tenu sans un casting savoureux: Armand Raynal de Maupertuis, jeune renard séducteur, porté sur les lettres, éternellement amoureux, rusé et cabotin là où Don Lope est plus sérieux, tout en contenance, marmite de passion prête à exploser de temps en temps. Pour magnifier un duo, il faut un troisième larron et c’est le rôle d’Eusèbe, leur Spip ou Idéfix, un lapin, aussi mignon que reconnaissant pour ses deux sauveurs qui lui épargnent le fouet sur les galères. Si je trouve les personnages féminins un peu fades, Rais Kader, Cénile ou Le Capitan Mendoza, Le Prince Jean sans Lune, sont des adversaires variés qui reprennent toutes les thématiques des méchants traditionnels du théâtre.

  • Une intrigue touffue

Dix tomes, c’est long, et au bout d’un moment, on a tendance à oublier le point de départ: la quête du trésor des îles Tangerines, équivalent de l’Atlantide, dans une Europe du XVII ème siècle où les nobles sont forcément pédants, les commerçants avares, et les hommes d’armes amoureux des jolies femmes. L’intrigue de De Cape et de Crocs est faite de rebondissements incessants, de destinées croisées, de révélations familiales aussi fracassantes qu’inattendues et d’histoires d’amour aussi rythmées qu’un combat au fleuret. Bref, ça part dans tous les sens tout en gardant une grande cohérence, de quoi tenir le lecteur en haleine tout le long de la série.

  • Des illustrations fourmillantes

La série se distingue par le très grand soin apporté à chacune de ses cases. Au-delà de l’histoire et de son rythme, le lecteur averti peut s’amuser à scruter chacune des unités qui composent le récit à la recherche de détails plus ou moins loufoques. Il n’est ainsi pas rare dans De Cape et de Crocs qu’au second plan d’une case, on voie tel ou tel personnage faire une chute, tenter de faire les poches d’un autre ou d’effectuer une pitrerie quelconque. C’est d’ailleurs souvent le cas d’Eusèbe, dont le format réduit autorise d’autant plus facilement ce genre de clins d’oeils, qui rappelle un peu Idéfix lors de sa première apparition dans le “Tour de Gaule” où le petit chien est dans presque toutes les cases sans que personne ne le remarque.

Par exemple dans cette case, le petit détail du regard éloquent adressé par un pirate au philosophe Diogène, qui permet d’imaginer le pire.

Ou dans cette planche, les trois petites saynètes qui amènent aux trois claques.

  • Des dialogues savoureux

Le scénario rocambolesque s’accompagne de dialogues qui ne manquent pas de souffle. A ce titre, Armand Raynal de Maupertuis est le personnage le plus emblématique. Le renard s’exprime en effet très souvent, et notamment lorsqu’il ferraille, en alexandrins parfaits. Plus globalement, le vocabulaire employé dans la série est tout droit issu du XVIIème siècle, tout comme les tournures parfois alambiquées jusqu’au ridicule des phrases. Tout ceci est à la fois propre à installer une ambiance inimitable, qui donne son caractère à la série, mais aussi de produire un effet comique puissant. Les dialogues regorgent d’ailleurs de jeux de mots, à l’instar de Lanfeust de Troy, autre grand succès de la BD d’aventure, sorti à peu près au même moment que De Cape et de Crocs.

  • Des références multiples

Enfin, De Cape et de Crocs regorge de références littéraires, artistiques ou historiques. Il serait trop long de toutes les lister ici, et il appartient au lecteur de les dénicher toutes, au détour d’une case ou d’un dialogue. Notons tout de même que les hommages à la littérature française sont extrêmement nombreux, à commencer par le Roman de Renart (Maupertuis, le nom du héros roux, est le nom de la forteresse du Goupil, tandis que le “y Sangrin” que l’on retrouve dans le nom du loup fait référence à Ysengrin, le loup qui accompagne le renard dans le livre médiéval). Les deux autres grandes inspirations littérares sont Molière et Edmond de Rostand, dont le Cyrano de Bergerac transpire littéralement de tous les albums de la série. D’ailleurs, ce ne sont pas des albums, ce sont des actes. Enfin, parmi moult références artistiques, relevons cette superbe case, piochée dans l’acte 6

Qui ne sera pas sans vous rappeler l’Ecole d’Athènes de Raphael:

Bref, vous l’avez sûrement compris, je suis amoureuse de cette série (que j’avais classée 5ème meilleure BD de la décennie écoulée) et la sortie de son dernier opus était l’occasion idéale de vous faire partager mon enthousiasme. Et de regretter, déjà, que l’aventure soit finie.

Laureline Karaboudjan

llustration : extrait de la couverture du premier tome de De Cape et de Crocs, DR.

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