Les BD du mois de janvier

Les Faux Visages, Masqué, la Conversion… Même si le mois de janvier est marqué par le festival d’Angoulème, cela n’empêche pas les BDs de sortir. Voilà donc ma sélection du mois (ou de BDs sorties un peu avant dont je n’avais pas eu le temps de parler).

  • Les Faux Visages, David B. et Tanquerelle, Futuropolis

David B. au scénar et Tanquerelle reviennent sur l’aventure du Gang des Postiches pour Futuropolis. Des braqueurs de banque, le sujet est mille fois traité, mais les Postiches appartiennent à cette race ancienne de gangster qui ont la classe et un certain code d’honneur. On ne leur demande pas d’avoir de la morale et ça défouraille à tout va. La BD ne révolutionne pas le genre mais elle saisit bien l’ambiance des années 80, les coups qui pouvaient se faire et qui ne se font plus, les truands qui vieillissent et Belleville qui change.

 

  • La Conversion, Gnehm, Atrabile

Un de mes gros coups de coeur de ce début d’année. En prenant le train, Kurt, un spécialiste d’architecture se replonge dans un souvenir précis de son adolescence dans un village suisse. Quand, par amour pour Patrizia, jeune et jolie demoiselle, il est entré dans le même groupe biblique qu’elle, lui qui n’avait pas vraiment d’idée sur Dieu. Avec minutie, Matthias Gnehm décrit alors un mécanisme doux d’embrigadement, qui va pousser Kurt à s’isoler de plus en plus. Parallèlement, le récit est ponctué de réflexions sur l’étalement urbain, comme une évocation métaphorique de l’affliction qui ronge peu à peu le héros. C’est à la fois tendre et oppressant, très bien construit et dessiné avec une délicatesse qui rend le récit poignant.

 

  • Les Cahiers Russes, Igort, Futuropolis

Je vous parlais de bande-dessinée de reportage dans mon dernier billet: en voici un exemple plutôt réussi. En partant de la mort de la journaliste Anna Politkovskaia, l’auteur Igort évoque plus largement le conflit en Tchétchénie, une guerre oubliée qui dure depuis plus de dix ans. Si la narration est un peu déroutante car assez déliée, les témoignages de ces Cahiers Russes sont réellement saisissants. La violence ordinaire de l’armée russe et des combattants tchétchènes est écoeurante et comme souvent, malheureusement, ce sont les civils qui en font les frais. Une BD dure, dont la lecture ne peut pas laisser insensible.

 

  • Aller/Retour, Bézian, Delcourt

Amateur de BD d’aventure, passe ton chemin! Tu trouveras Aller/Retour ennuyeux à mourir car il n’y a pas d’histoire à proprement parler. Tout juste suit-on un détective (mais embauché par qui, pourquoi?) qui enquête sur une disparition (mais laquelle ?) dans un village du Languedoc. Il n’y a pas d’intrigue et c’est bien ce qui rend la BD intrigante. Avec un dessin en niveaux de gris qui cache autant qu’il révêle, Bézian signe un album mystérieux, poétique, sur la recherche du souvenir, de l’innocence de la jeunesse, du temps perdu. Un album qui se déguste loin de tout, dans une maison abandonnée, au coin du feu, quand la tempête souffle dehors.

 

  • Masqué, tome 1, Lehman et Créty, Delcourt

Autant le dire tout de suite, j’avais beaucoup aimé la Brigade Chimérique, la précédente série de Serge Lehman, qui mettait en scène des super-héros made in France dans le Paris des années 1930. Sa nouvelle BD, “Masqué”, peut presque être prise comme une suite puisqu’il est toujours questions de super-justiciers, mais cette fois ci dans un Paris de futur proche. En ressort un premier tome alléchant et rythmé, par ailleurs pétri de références littéraires et artistiques. Vite, le deuxième volume !

 

 

  • Quoi !, ouvrage collectif, L’Association

Souvenez-vous le printemps dernier. L’Association est en grande difficulté, et Jean-Christophe Menu, l’un des fondateurs, fait face à une grève de ses salariés et des autres fondateurs, Trondheim et Killofer en tête. Finalement, ils ont eu sa peau après quelques AG épiques (relire par exemple ce reportage de Libération) et ils ont publié à la fin de l’année QUOI! un vieux projet qui revient sur la création et le parcours de la maison d’édition ces 20 dernières années. Tous les fondateurs et plusieurs auteurs publiés par l’Asso tentent de revenir dessus, ce qui a marché, ce qui a échoué. La “question Menu” est particulièrement traitée, elle montre un éditeur de génie, mais aussi alcoolique et égocentrique. Si ça semble parfois à charge, la subjectivité est assumée, donc ça passe. C’est, dans tous les cas, une tentative de critique et d’auto-critique rare dans le milieu qui permet de mieux comprendre les coulisses de ce métier.

  • Les Gratte-Ciel du Midwest, Joshua Cotter, éditions Ca et là

Un jeune garçon parle surtout à son robot qui est son seul véritable ami. Il est élevé dans le Midwest, les gens ont l’esprit fermé, que ce soient les enfants ou les adultes. C’est souvent triste, la plupart du temps poignant. L’auteur américain, Joshua Cotter, témoigne en partie de son enfance, de la perte de sa grand-mère, des difficultés de grandir et de sa relation fusionnelle et compliquée avec son petit frère. De la grande BD, plusieurs fois récompensée aux Etats-Unis.

 

Laureline Karaboudjan

Illustration : extrait de la couverture de Masqué, DR.

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Avec Delisle, Angoulême célèbre la BD de reportage

L’auteur québecois Guy Delisle a remporté le Fauve d’Or à Angoulême pour ses Chroniques de Jérusalem, peut-être son moins bon album. C’est dire son talent.

Le palmarès de la 39ème édition du festival d’Angoulême est donc tombé et il me laisse une drôle d’impression. Une sensation que tout amateur d’art -qu’il s’agisse de musique, de cinéma… ou de BD- a déjà connu à l’énoncé des lauréats d’un festival. Un sentiment où se mêlent étrangement la joie et la déception, la satisfaction et le regret. Cette impression, c’est celle que l’on ressent lorsque l’on voit enfin récompensé un auteur talentueux, qui mérite les lauriers depuis des années, mais qui est célébré pour une œuvre moins aboutie que d’autres de sa main que l’on estime beaucoup plus. Ce goût étrange dans ma bouche m’est laissé par le Fauve d’Or, qui célèbre le meilleur album de l’année, que vient de recevoir Guy Delisle pour ses Chroniques de Jérusalem.

Vous allez dire que je suis vexée parce que je ne l’avais pas cité dans mon trio de favoris en décembre dernier, et vous aurez sûrement un peu raison. Néanmoins, j’avais quand même un peu flairé le coup en écrivant :

Dans cette même volonté de raconter l’histoire ou l’actualité, les BDs “journalistes” sont à l’honneur cette année: entre Chroniques de Jerusalem de Guy Delisle, Reportages de Joe Sacco ou même Les Ignorants” de Davodeau. Ce genre là est, pour ma plus grande joie, en expansion ces dernières années. Malheureusement, les derniers albums des deux premiers auteurs cités, s’ils sont intéressants, ne sont pas leurs meilleurs.

A travers la récompense attribuée à Delisle, c’est effectivement tout un genre qui a été salué, celui du BD-reportage. Un genre en vogue (et c’est tant mieux) à en juger le nombre d’articles écrits ces dernières semaines dans les “grands médias” pour en vanter l’émergence. En fait, ça fait des années que le BD-reportage existe avec comme pionniers l’américain Joe Sacco et… le québécois Delisle pour ce qui est de la langue française. D’ailleurs en interview, Joe Sacco précise souvent avec modestie que l’on peut faire remonter le genre au XIXe siècle, lorsque les journaux envoyaient des dessinateurs pour couvrir l’actualité, comme par exemple au cours de la guerre de Sécession. Art Spiegelman, avec sa bd historico-reportage Maus, prix Pulitzer en 1992, et avec son travail au New Yorker, y a aussi grandement contribué.

Mais revenons à Guy Delisle. Qu’on ne se méprenne pas : les Chroniques de Jérusalem méritent la lecture, tout simplement parce qu’au-delà des enjeux informatifs, c’est de la bonne BD. Le trait de Delisle a une simplicité qui rend son regard d’autant plus fort qu’il est véritablement le sien. C’est là, je crois, l’une des qualités indépassables de la BD reportage: à l’heure de l’information vidéo omni-présente, des images télévisuelles brutes, le dessin parce qu’il est éminemment personnel offre une vision singulière des choses. D’autant plus, donc, pour Delisle qui a un dessin qui ne s’embarrasse pas de l’exactitude, d’un réalisme photographique, pour se concentrer sur l’émotion.

Dessiner là où on ne peut pas photographier

Une autre vertu du reportage dessiné, pas assez souvent rappelée, c’est qu’il permet de rapporter des faits là où la caméra est strictement interdite. Je crois que Joann Sfar relève le fait dans son carnet Maharajah(dont la lecture est par ailleurs dispensable) lorsqu’en Inde, il peut dessiner à l’intérieur d’un édifice sacré où il est interdit de prendre des photos. [EDIT : c’est la scène tout à fait inverse qui se produit en fait, merci à Jess en commentaires !] Mais l’auteur de BD qui a sûrement fait le meilleur usage de cette caractéristique propre au dessin, c’est justement Guy Delisle dans Pyongyang.

Dans cet album, l’auteur raconte un séjour de quelques mois en Corée du Nord où il travaille dans un studio d’animation. Le régime nord-coréen, probablement le plus dictatorial et fermé du monde, empêche la prise d’images et de photos par les visiteurs Occidentaux à peu près partout dans son pays. Parce qu’il dessine, Delisle peut s’affranchir de cette contrainte et livrer un témoignage des plus intéressants (et à mon sens supérieur aux Chroniques de Jérusalem) sur la Corée du Nord. Un ami me confiait d’ailleurs récemment qu’il avait bien moins appris des quelques reportages télés que l’on a vu récemment sur la Corée du Nord à l’occasion de la mort de Kim-Jong-Il, fabriqués à base d’images tournées sous le manteau par des journalistes qui sont entrés dans le pays avec un visa touristique, qu’en lisant Pyongyang de Delisle.

Le reste du palmarès

Sur la suite du palmarès, les petits éditeurs ont été gâtés avec des récompenses notamment pour L’Association, Cornélius et Les Requins Marteaux. Parmi les bonnes BDs de l’année 2011, je me réjouis du prix de la série à Cité 14 dePierre Gabus et Romuald Reutiman aux Humanoïdes Associés, du polar, qui crée un mélange agréable de comics et d’animalisation à la française, un peu pop, ambiance steam-punk et entre-deux guerres américaine. L’auto-fiction Portugal de Pedrosa, sans surprise, repart avec un prix également, celui de la BD Fnac qui lui permettra d’être bien mis en avant à la Fédération nationale d’achats des cadres. Quant au Prix du Patrimoine pour la Dynastie Donald Duck de Carl Barks, il me rappelle les plus belles heures de ma jeunesse.

Sur Jean-Claude Denis, grand Prix de la ville d’Angoulême, qui récompense un auteur pour l’ensemble de sa carrière, je dois avouer que je n’ai pas grand chose à écrire. Ni son style, ni ses BDs ne m’ont jamais vraiment marquée. Je crois que ce n’est pas ma génération: lorsque j’ai découvert pour la première fois la BD Luc Leroi, j’étais trop jeune, et lorsque j’étais en âge de l’apprécier, il y avait trop de BDs intéressantes d’autres auteurs pour avoir le temps d’y retourner…

Le palmarès complet :

Prix du meilleur album : Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle (Delcourt)
Prix spécial du jury : Frank et le congrès des bêtes, Chris Woodring (L’Association)
Prix de la série : Cité 14, Pierre Gabus et Romuald Reutiman (Les Humanoïdes Associés)
Prix révélation : TMLP (Ta Mère La Pute), Gilles Rochier (6 Pieds sous terre)
Prix Regards sur le monde : Une vie dans les marges, Yoshihiro Tatsumi (Cornélius)
Prix de l’audace : Teddy Beat, Morgan Navarro (Les Requins Marteaux)
Prix intergénérations : Bride Stories, Kaoru Mori (Ki-Oon)
Prix du Patrimoine : La Dynastie Donald Duck, Carl Barks (Glénat)
Prix de la BD Fnac : Portugal, Cyril Pedrosa (Dupuis)
Prix Jeunesse : Zombillénium, Arthur de Pins (Dupuis)

Laureline Karaboudjan

Illustration : extrait de la couverture de Chroniques de Jérusalem, DR.

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Menacée par le piratage, la BD ?

La BD est le secteur de l’édition le plus piraté d’après une récente étude. Mais faut-il forcément crier au péril de la création ?

Il n’y a pas que les majors des maisons de disque ni les boîtes de production de cinéma qui avaient des raisons de sabrer le champagne, ce week-end, pour fêter la fermeture de Megaupload. La principale plate-forme de téléchargement direct d’oeuvres piratées causait aussi du tort aux éditeurs de bandes-dessinées. C’est ce qui ressort d’une étude sur le piratage de la BD, rendue publique il y a quelques jours par le MOTif (Observatoire du livre et de l’écrit en Ile-de-France), opportunément juste avant le festival d’Angoulême. Elle recense 35.000 à 40.000 titres de BD piratées, dont 8.000 à 10.000 seraient “réellement accessibles” (c’est à dire disponibles en peer-to-peer ou avec des liens de téléchargement direct actifs). D’après l’étude, “la BD est la catégorie éditoriale la plus piratée sur Internet”, victime d’une pratique organisées par une “multitude de teams dédiées à la BD”.

Pour autant, si tous étaient frappés, ils ne mourraient pas tous, aurait pu dire La Fontaine en lisant l’étude. Car quand on se penche sur le détail des chiffres, on se rend compte que le phénomène est loin d’affecter de manière uniforme les différentes séries et les différents éditeurs et surtout, ce n’est pas forcément si négatif. Voici les quelques grandes tendances :

  • Les éditeurs mainstream touchés, les indépendants épargnés

L’étude publie le top 10 des éditeurs ayant le plus de titres piratés en téléchargement direct et en peer-to-peer. Sans surprise, on retrouve aux cinq premières places des poids lourds du marché francophone (Dupuis, Dargaud, Delcourt, Glénat et Le Lombard). On constate aussi l’absence d’éditeurs indépendants et l’étude note “qu’à quelques exceptions près, les BDs de petits éditeurs indépendants ou les BDs d’auteur restent peu piratées ou difficilement trouvables”.

  • Le piratage se concentre sur les mangas, les comics et grands classiques de la BD francophone

Le top 5 des téléchargements de BD piratées en torrent est éloquent. A la première place, “Le guide du sexe en BD” bénéficie de la prime au porn sur Internet. Puis on retrouve une intégrale des 37 albums d’Astérix, un package des 6 premiers tomes de Walking Dead, l’intégrale en 19 albums de XIII et enfin l’intégrale de Tintin en 24 albums. Que des séries francophones classiques ainsi que le plus grand succès d’édition en comic de ces dernières années.

Pour y avoir moi-même recours, je sais que de nombreux lecteurs piratent des œuvres qu’ils possèdent déjà: que ce soit pour des besoins d’illustration parce que cela va plus vite que scanner soi-même ou parce que, en esthète, on veut vérifier un détail sur la dernière case de la page 13 de l’Affaire Tournesol mais la BD est chez les parents ou dans la maison de vacances… Le piratage a un vrai côté pratique.

Par ailleurs, les mangas à succès sont particulièrement touchés par le phénomène du piratage. L’étude relève qu’il existe des centaines de sites proposant des mangas en téléchargement direct, dont certains comptent leurs visiteurs par millions. Ainsi un des principaux sites consacrés à la série One Piece aurait reçu 4,1 millions de visites (1,1 million de visiteurs) en 2011. Cela dit, d’après l’auteur de l’enquête Mathias Daval, il existe un code de l’honneur des pirates de mangas, et de nombreux sites qui proposent des traductions pirates suppriment leur contenu une fois que les mangas sont publiés officiellement en France.

  • Les nouveautés ne sont pas forcément piratées

C’est à mon avis l’information la plus intéressante qui ressort de l’étude : il n’y a pas de piratage systématique des nouveautés BD. Certes, 2 BDs piratées sur 3 datent de moins de 10 ans, mais seules 15% ont été publiées il y a moins de 3 ans et seules 2,7% l’ont été en 2011. Contrairement à ce qu’on peut voir dans la musique ou le cinéma, où l’essor du piratage a entraîné la diffusion illégale de plus en plus de contenus récents, il n’y a pas de piratage systématique des nouveautés en BD. L’étude note même que “les dernières nouveautés en rayon sont nettement moins piratées que les best-sellers des deux dernières années”.

Ce qui veut dire que globalement, ce sont les BDs qui ont déjà marché en papier, qui ont déjà été rentables pour leurs éditeurs, qui sont piratées. Ça relativise la menace que fait peser le piratage sur la BD. Parfois, cela peut même aider, comme le cas de cet auteur de comics américain qui avait vu ses ventes fortement augmenter après qu’un de ses albums a été diffusé gratuitement sur le forum d’images 4chan. L’auteur à l’époque, au lieu de porter plainte, avait décidé d’aller discuter avec les Internautes qui avaient grandement apprécié.

Une autre étude récente montrait que 5 300 BDs ont été publiés en 2011 mais que, dans le même temps, «quatre groupes dominent désormais l’activité du secteur, assurant à eux seul 43,6% de la production alors que 310 éditeurs ont publié des BDs en 2011», comme l’expliquait début janvier l’AFP.

Le piratage traduit bien ce phénomène là: un petit nombre de BDs attire l’essentiel de l’attention des lecteurs (acheteurs ou pas), et les autres passent globalement inaperçues. C’est de cela qu’il faudrait réellement s’inquiéter et ce n’est pas en luttant contre les téléchargements illégaux sur Internet, que l’on résoudra la problème. Le vrai ennemi de la diversité est le “piratage” par une minorité des rayons des grosses librairies et des grandes surfaces. Donc, au contraire, plus les BDs téléchargées seront nombreuses et variées, plus, d’une certaine manière, cela sera le signe de la bonne santé créative du secteur.

Illustration: extrait de la couverture de Roi Rose de David B.

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Bagieu et Boulet rendent copie blanche

En réunissant les deux blogueurs BD les plus célèbres de France, la Page Blanche est la super-production de ce début d’année. Et c’est franchement décevant.

Vous prenez le blogueur BD masculin le plus connu, Boulet, vous le mélangez avec la blogueuse girly la plus populaire, Pénélope Bagieu, qu’est-ce que ça donne? C’était un peu la question que je me posais en ouvrant “La Page Blanche”, la BD qu’ils viennent de publier en commun. Lui au scénario, elle au dessin, c’est la réunion de ce qui “marche le mieux” en BD ces dernières années. Un événement forcément intriguant, pour ne pas dire excitant.

La rencontre n’est d’ailleurs pas fortuite puisque c’est l’éditeur Guy Delcourt qui a imaginé ce tandem. A la tête d’une des plus grosses maisons françaises de BD, il réalise là un joli coup éditorial. Car Boulet et Bagieu sont plus que des auteurs lambda de BD: ce sont des des blogueurs à la force de frappe étonnante, avec chacun leurs milliers de fans sur Facebook et leurs followers sur Twitter. Du coup, avant même sa sortie et les critiques dans les journaux, “La Page Blanche” avait l’assurance de faire son petit chemin sur les réseaux sociaux, et elle n’a sans doute même pas besoin d’une couverture presse pour bien se vendre.

L’histoire donc: une jeune fille, Éloïse, se réveille un matin sur un banc, elle ne sait pas à où elle est ni qui elle est. Elle est devenue complètement amnésique. Heureusement, elle retrouve tout de même son adresse, rentre chez elle et essaye de découvrir son passé.

La perte de mémoire ne cache pas un lourd secret à la XIII. Au contraire, grâce à cette maladie, la jeune fille comprend qu’elle est une personne banale, qui toute sa vie a essayé de se forger sa propre culture mais qui n’a fait que consommer ce que tout le monde consomme, de Marc Lévy au dernier blockbuster américain. A travers elle, la BD critique donc une uniformisation des goûts culturels, incarnée notamment par le propre métier de cette jeune fille, vendeuse dans un grand magasin style Fnac.

L’hôpital, la charité, tout ça, tout ça…

J’espère également qu’en creux, les deux auteurs font également une critique de leur propre production, puisqu’en BD, ils incarnent justement le type d’ouvrage mis très en avant à la Fnac qui écrase des productions plus intéressantes à faible tirage.

Parce qu’au delà du synopsis, si les magazines féminins vont sans doute adorer, ce n’est pas génial. Le scénario, écrit par Boulet, manque d’aspérités. Une fois que l’on saisit l’enjeu, et on le comprend bien vite, on sait comment cela va se terminer. Boulet nous avait habitué à plus de profondeur. C’est amusant, plusieurs fois en lisant cette BD j’ai eu l’impression de lire le scénario d’un film américain: vous savez, le genre de films qui veut paraître intelligent et spirituel mais qui en fait fait de la philosophie de supermarché.

Cette impression est peut-être renforcée par le dessin de Pénélope Bagieu, dont les rondeurs et la naïveté ne sont pas forcément les plus appropriés pour raconter cette histoire. Probablement parce qu’à force de le voir utilisé pour vendre des quiches ou du maquillage, ce trait nous renvoie mentalement dans le super-marché que la “Page Blanche” voulait nous faire quitter. Non pas qu’il faille forcément un dessin charbonneux, underground et des “A” cerclés dans les marges pour critiquer l’uniformisation culturelle. Mais l’excès inverse fait bizarre aussi.

Au delà de la consécration de la “génération blog” que représente cette  “Page Blanche”, j’ai été assez déçue. D’abord parce que je peux apprécier Boulet et Bagieu individuellement (si si, parfois), mais surtout parce que cette BD, qui se voudrait être une critique maligne de la société de consommation, en est en fait un pur produit. Et pas très malin, pour le coup.

Laureline Karaboudjan

Illustration: extrait de la couverture de La Page Blanche, DR.

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Mes conseils BD à Eric Cantona

 

Le logement, problématique de société majeure, intéresse aussi les auteurs de bandes-dessinées. Des dessous de ponts aux résidences gardées pour ultra-riches.

Comme Dominique de Villepin, Nicolas Dupont-Aignan ou Philippe Poutou, l’ancien footballeur Eric Cantona serait lui aussi à la recherche de 500 signatures. Pour se présenter à la présidentielle? Non, pour faire un coup médiatique en faveur de la fondation Abbé Pierre qu’il parraine, et remettre ainsi la question du logement au coeur de l’actualité à quelques mois de la présidentielle.

Alors que l’association estime qu’il y a plus de 3 millions de mal-logés en France et que les loyers ne cessent d’augmenter dans les centres-villes, le logement est effectivement une problématique de société majeure. Un thème dont la bande-dessinée se fait l’écho, de manière réaliste ou au contraire de façon plus fantaisiste. Puisque ça intéresse Eric Cantona, je me propose de lui suggérer quelques albums issus de ma bibliothèque, pour balayer tout le spectre de la question du logement.

  • Les très mal logés

Comme beaucoup d’enfants, c’est à Astérix et le Chaudron que je dois mes premières leçons d’économie. Dans cet album de Goscinny et Uderzo, le petit gaulois est banni après qu’un chaudron rempli de sesterces et dont il avait la garde a été dérobé. Il ne pourra regagner son village qu’après avoir lui-même rempli un chaudron de pièces. Avec l’aide d’Obélix, Astérix explore tous les moyens possibles pour gagner de l’argent. Ce faisant, les deux compères sont confrontés aux rigueurs du marché du travail et de l’économie réelle. A un moment de l’aventure, faute d’argent suffisant, Astérix et Obélix sont mêmes contraints de dormir à la belle étoile. Une illustration, s’il en est, que les problèmes les plus patents en matière de logement sont intimement liés aux ressources.

Si Astérix et Obélix sont des SDF d’une nuit, Hosni, qui donne son titre à une bande-dessinée de Maximilien Le Roy, a connu la galère bien plus longtemps. Et surtout, il existe vraiment. C’est en 2007 que l’auteur de BD et le clochard se rencontrent dans les rues de Lyon. Touché par le récit d’Hosni, fils d’immigrés Tunisiens, petit délinquant désemparé par le retour subit de son père au pays, Maximilien Le Roy décide d’en faire une bande-dessinée. En ressort un témoignage précieux sur la condition de SDF, entre nuits dans les squats, centres d’accueils, la manche, la débrouille. Vous en avez peut-être lu quelques pages dans la revue XXI, qui publie chaque trimestre une BD-reportage. L’album complet est publié chez La Boîte à Bulles, une petite maison d’édition de qualité.

Mais les plus fameux SDF de la bande-dessinée française, ce sont incontestablement les Pieds Nickelés : Croquignol, Ribouldingue et Filochard, dont les aventures ont commencé en 1908 sous la plume de Louis Forton. En me replongeant dans l’intégrale de leurs aventures parues dans l’Epatant au début du XXème siècle, je me suis d’ailleurs amusée à voir que la question du logement était évoquée, ironiquement, dès la première case de toute l’histoire des Pieds Nickelés. «Sorti le matin même de Fresnes où il avait été prendre un repos bien mérité, Croquignol arpentait le pavé d’un air triste. ‘C’est pas l’tout, se dit-il, fini d’être logé, nourri, éclairé et blanchi aux frais du gouvernement, va falloir se r’mettre au turbin (…).»

Si la taule peut offrir un toit aux Pieds Nickelés (et ça arrive finalement assez souvent au cours de leurs aventures), ce n’est quand même pas ce qu’on peut espérer de mieux question logement. La quête d’un logement viable, c’est justement ce qui anime le trio dans Les Pieds Nickelés, pas si mal logés, l’une des reprises de la série par Oiry et Trap après qu’elle fut tombée dans le domaine public. Transposés dans notre XXIème siècle, les trois clochards démerdards tentent de se trouver un toit coûte que coûte à Croquignol, quitte à squatter dans un lavomatic, un hôtel miteux comme il en existe tant à Paris, ou chez Ribouldingue qui explique qu’“un bon chez soi vaut bien deux tentes Quechua”. Parodique et décalée, la BD n’a de cesse de faire écho à l’actualité récente, d’Augustin Legrand à Jeudi Noir, concernant le mal-logement.

  • La classe moyenne

Le sujet du logement est aussi traité à travers le prisme de “Monsieur tout le monde” en BD et , en l’occurence, souvent à travers l’exemple des auteurs de BD eux-mêmes, qui n’hésitent pas évoquer leurs péripéties liées au logement à travers leurs avatars d’encre et de papier.

C’est par exemple le cas de Manu Larcenet, qui a su comme personne traduire la transhumance des urbains désabusés vers une campagne potentiellement paradisiaque dans Le Retour à la Terre. Il tire de sa propre expérience de citadin parti s’installer à la campagne une série de gags hilarants, qu’il s’agisse du déménagement rocambolesque, de son étonnement face à la place dont il bénéficie dans sa nouvelle maison ou, bien-sûr, des différences culturelles entre ses nouveaux voisins ruraux et ses habitudes de jeune urbain.

A leur niveau, Lewis Trondheim ou Joann Sfar évoquent aussi, ponctuellement, dans leurs oeuvres auto-biographiques cette thématique du logement. Dupuy et Berbérian projettent eux dans le personnage de Monsieur Jean leur quotidien respectif et les situations gênantes que peut entraîner la vie en immeuble. Deux personnages se détachent : la concierge pénible qui vole le courrier dans les boîtes au lettre et le bon copain qui galère, qu’on héberge et qui finit évidemment par prendre beaucoup trop de place.

  • Les très bien logés
  • 

La BD n’oublie pas les plus favorisés. Parfois, c’est un peu comme dans les séries ou les films, les personnages principaux habitent dans des luxueuses demeures sans aucun rapport avec leur revenu réel. D’autres fois, la question du logement pour riches est l’un des arcs narratifs. Dans la Bdnovela Les Autres Gens, en ligne et publiée par Dupuis ensuite, l’héroïne principale des premiers épisodes, Mathilde, gagne au Loto et décide d’acheter un très bel appartement. Mais elle n’assume pas cet argent et ce nouvel espace, et elle le cache à ses amis. L’appartement, qui reste globalement vide, traduit ainsi un maître récurrent des Français face à l’argent et le sentiment que, quel que soit la manière dont on l’a gagné, on ne le mérite pas.

Les belles résidences peuvent aussi être un instrument de soft power. Dans Le Domaine des Dieux, un architecte convainc César que le meilleur moyen de conquérir le village gaulois n’est pas la force mais l’acculturation. En construisant une chic demeure à l’orée de leur village, il espère ainsi convaincre Astérix et sa bande que le modèle de vie romain est bien plus agréable que le leur. D’un côté les Romains veulent les civiliser, de l’autre, en construisant au milieu de la forêt, ils font disparaître les sangliers.

Métaphore de l’invasion des côtes françaises par des gens venus de la capitale (Rome en 52 av JC, Paris dans les années 70) mais aussi celle des logements de masse et des villes nouvelles. Le Domaine des Dieux, prépublié en 1971, correspond d’ailleurs à la construction du centre commercial de Parly 2 et, attenant, la création de la plus vaste copropriété d’Europe, Le Chesnay-Trianon. Face à ce double complexe immense, le sociologue Jean Baudrillard publia La Société de consommation, où il écrit notamment: « Si la société de consommation ne produit plus de mythe, c’est qu’elle est elle-même son propre mythe.» Uderzo et Goscinny, en opposant la forêt et la civilisation romaine jouent sur également sur cet affrontement mythologique.

Laureline Karaboudjan

Illustrations: extraits de la couverture des Pieds Nickelés, pas si mal logés, DR.

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Tintin et l’affaire de la Redoute

Vous connaissez déjà sans doute cette délicieuse histoire d’un homme nu apparu dans les pages du catalogue en ligne de la Redoute (sinon, cliquez absolument ici).Le web français a été assez réactif,  faisant de ce “naked man” un mème. Un tumblr recence notamment les meilleurs.  Je ne résiste pas à poster celui-là,  surtout qu’il résonne avec mon précédent article sur la Bordurie.

 

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La Hongrie se bordurise

La nouvelle constitution hongroise fait prendre un virage autoritaire au pays qui ressemble de plus en plus à la Bordurie de Tintin.

A chaque nouvelle année son lot de hausses des prix, de révisions de taux d’intérêts et d’applications de textes législatifs au-premier-janvier. Parmi la fournée de 2012, il y en a une qui est très commentée: la nouvelle constitution hongroise ainsi que le chapelet de lois qui l’accompagne. Des dispositions, dont certaines ne pourront plus être modifiées qu’avec l’approbation des deux-tiers du Parlement, qui font prendre un virage autoritaire au pays. Au point que certains s’émeuvent de voir la démocratie mise à mal en Hongrie.

Un régime despotique au centre de l’Europe, ça ne vous fait penser à rien? Moi si: à la Bordurie, le pays imaginaire créé par Hergé dans les aventures de Tintin. Évocation d’état fasciste puis stalinien au fil des albums, la Bordurie reste, à mes yeux de lectrice de bandes-dessinées, l’archétype du pays autoritaire d’Europe centrale. Au point que je ne peux m’empêcher d’y penser quand j’entends aujourd’hui parler de la Hongrie. Après tout, The Economist avait bien fait le postulat de l’existence de la Bordurie il y a peu. Et l’avait d’ailleurs positionné… à la frontière avec la Hongrie.

Petite revue comparée des nouveaux textes de lois hongrois et de ce qu’on peut déduire de l’oeuvre d’Hergé concernant les Bordures…

Des régimes autoritaires et nationalistes
L’affrontement entre la Syldavie et la Bordurie dans Tintin marque assez bien les divisions au temps du mur entre deux pays anciennement unis, d’un côté l’Autriche, de l’autre la Hongrie. La Syldavie serait restée du côté des pays dits “libres” tandis que la Bordurie ferait partie du bloc de l’Est, sous une dictature  qui règne en maître depuis la capitale Szohôd (pour l’anecdote le fait de mettre des accents circonflexes partout fait dire à certains que Hergé a voulu que la langue bordure ressemble au magyar). Avec tout le folklore qui sied aux dictatures d’Europe de l’Est…

Les agents des services secrets sont en permanence dans la rue, à vouloir contrôler tout le monde, notamment à la sortie de l’opéra. Heureusement nous nous sommes pas là encore du côté de Budapest, mais les possibilités de répression de la population civile augmente: une loi rend les sans-abri éventuellement passibles de peines de prison. Depuis septembre, certains bénéficiaires des allocations chômages, en majorité des Roms, sont obligés de travailler sur des chantiers publics, ce qui rappellent des camps de travail de triste mémoire. Selon Sandor Szöke, qui dirige le “Mouvement des droits civiques hongrois”, les personnes visées “nettoient un terrain boisé en vue de la construction de résidences pour la classe aisée. Les outils semblent tout droit sortis du XIXème siècle: on travaille à la faucille ! Il n’y a rien à disposition : pas d’eau, pas de toilettes, pas d’abri contre le soleil, pas de protection contre les guêpes… C’est humiliant.” En Bordurie, on ne sait pas comment a été construit le complexe militaro-scientifique où doit être enfermé Tournesol, mais on imagine bien le même genre de procédé.

On pourra s’émouvoir aussi de la suppression de l’appellation “République de Hongrie” au profit de la seule “Hongrie” dans la nouvelle constitution, ce qui n’est pas franchement un bon signe pour démocratie. Ou encore du regroupement des radios, télévisions et agence de presse nationale en une seule entité supervisée par un Conseil des médias dirigé par une proche du Premier ministre Viktor Orban. Ou du retrait de la fréquence de Klubradio, l’unique radio d’opposition du pays. Ce n’est pas encore le régime de parti unique, sans contestation, à la Bordure, mais on s’en approche peu à peu…

La Bordurie à la marge de la Hongrie
Car il y a tout de même quelques différences entre la Bordurie et la Hongrie. La nouvelle Hongrie est anticommuniste et religieuse, alors que la Bordurie est stalinienne. Mais la Bordurie a aussi été fasciste fin années 1930. Comme la Hongrie de l’époque! Comme Hergé est mort, il n’y aura malheureusement plus de mise à jour du système politique à Szohôd, mais on peut très bien imaginer qu’il l’aurait fait évoluer pour ressembler à celui de Budapest aujourd’hui..

Autre différence, la Bordurie est un Etat impérialiste, qui intervient par exemple directement au San Théodoros, ce qui n’est pas le cas de la Hongrie, qui aurait plutôt tendance à vouloir se replier sur elle-même. Un repli qui pourrait toutefois déstabiliser ses voisins… La volonté de donner ainsi le droit de vote aux étrangers d’origine hongroise vivant hors du pays n’est pas anodine dans un contexte de tensions récurrente entre Belgrade, Budapest, et la communauté magyare de Voïvodine. On voudrait alimenter des tensions séparatistes, on ne s’y prendrait pas mieux.

Rien à voir, toutefois, avec la haine que voue la Bordurie à son rival historique la Syldavie. La Hongrie n’est pas un Etat militaire et il n’y a pas de bruits de bottes à la frontière autrichienne ou serbe. Ce qui importe la Hongrie d’Orban, ce n’est pas de récupérer un sceptre doré chez ses voisins mais de couper peu à peu les ponts avec l’Union européenne C’est pourquoi le forint est devenu constitutionnellement la devise nationale pour rendre une adoption de l’euro plus difficile : elle nécessitera une révision de la constitution aux deux tiers des voix du parlement. Mais il ne s’agit pas d’envahir ses voisins.

Surtout, quand bien même Viktor Orban menace la démocratie dans son pays, la Hongrie n’est pas devenue une dictature, encore moins un état totalitaire façon bordure. Il n’y a pas de statue du Maréchal Orban sur la place Orban à Budapest, et on ne doit pas saluer d’un vigoureux “Amaïh Orban” ses interlocuteurs. Et la coupe de cheveux du premier ministre Hongrois n’a pas encore inspiré les capotes de voitures comme la moustache de Plekszy-Gladz les pare-chocs. Mais c’est bien pour éviter que cela se produise, pour servir de repoussoir, qu’existent les dictatures de fiction telles que la Bordurie d’Hergé..

Laureline Karaboudjan

Illustrations: extraits du Sceptre d’Ottokar et de l’Affaire Tournesol, DR.

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