Les BD du mois de décembre

Une sélection d’albums sortis ces dernières semaines et que je vous recommande

Paradoxalement, malgré (ou plutôt à cause de) Noël, le mois de décembre est plutôt un mois creux en termes de sorties BD. C’est que les éditeurs anticipent généralement et publient leurs albums phares plusieurs semaines avant qu’ils ne se retrouvent sous le sapin, en octobre ou en novembre. Du coup je triche un peu avec ces BD qui sont majoritairement sorties ce mois-ci, ou un peu avant mais dont je n’avais pas encore trouvé l’occasion de vous parler.

  • Ô dingos, ô châteaux, Tardi et Manchette, Futuropolis

Rien à dire. En réadaptant en BD certains des polars du romancier Manchette, Tardi envoie du très lourd. A chaque fois, je me dis, “oui, bon Tardi, c’est toujours un peu la même chose”, mais dès qu’on entre dans la BD, c’est incroyablement efficace et percutant. Ô dingos, ô châteaux met en scène un millionnaire qui engage tout un tas de fous autour de lui et pour s’occuper de son neveu, hériter direct de la fortune familiale. Lequel neveu se fait évidemment kidnapper avec sa nouvelle nourrice, tout droit sortie de l’asile. Il y a donc des enlèvements, des morts et des châteaux baroques, tous les personnages sont plus dingos les uns que les autres, il n’y a pas de morale et c’est bien.

  • Les Melons de la colère, Vivès, Les Humanoïdes Associés

Réadapter l’oeuvre de Steinbeck, Les Raisins de la colère – un livre qui hante encore parfois mes nuits pour sa beauté et sa force destructrice – en BD érotique, il fallait le faire… Bastien Vivès s’y est plutôt joliment attelé, avec le même trait délicat et les tons noir, blanc et gris souris que dans Polina. Mais si vous pouvez offrir cette dernière BD à n’importe qui, Les Melons de la colère ne sont pas à mettre entre toutes les mains. Ce n’est toutefois pas du cul pour du cul et il y a une vraie histoire, une vraie ambiance au-delà des enjeux érotiques. En tous cas, je ne cesse de m’étonner de voir ce jeune auteur arriver à maintenir la qualité face à un rythme de production élevé, qui le rend petit à petit incontournable.

  • Quai d’Orsay, tome 2, Lanzac et Blain, Dargaud

J’en ai déjà parlé début décembre, la suite de Quai d’Orsay est à nouveau un excellent tome qui nous emmène dans les arcanes du ministères des Affaires étrangères lorsque De Villepin était aux manettes lors de la crise irakienne. Cette rencontre improbable entre un grand auteur, Blain, et un scénariste issu des cabinets ministériels, Lanzac, nous a offert une oeuvre inédite dans son rapport à la politique pour la BD française. Reste à savoir qui est vraiment Lanzac: il a toujours joué sur l’anonymat. Dans une interview récente au Monde.fr, il expliquait qu’il s’était reconverti en créateur de jeux de sociétés, mes oreilles ont, elles, entendu dire qu’il était toujours très bien placé au Quai d’Orsay. Le mystère demeure.

  • Reportages, Sacco, Futuropolis

Joe Sacco a donné ses lettres de noblesse à la BD de reportage, magnifiquement suivi ensuite par des auteurs comme Guy Delisle – qui a publié aussi en novembre ses Chroniques de Jerusalem – ou Etienne Davodeau – qui lui vient de sortir Les Ignorants. Comme son nom l’indique, Reportages est une sélection de divers reportages de l’auteur américain à travers le monde, de la Tchétchénie à l’Irak en passant par la Palestine. Si le style et le regard de l’auteur sont toujours là, il manque toutefois l’unité qui aime se déployer dans la durée de ses ouvrages habituels. A voir pour les fans, parce que c’est toujours aussi excellent. Mais si vous n’avez encore jamais lu du Joe Sacco, commencez plutôt par Goradze.

     

  • Sous l’entonnoir, Sybilline et Sicaud, Delcourt

Tiens, encore une BD autobiographique… Si le genre commence vraiment à perdre de son originalité de par la profusion des auteurs qui s’y essaient, des albums continuent à s’y distinguer par la pertinence de leur propos. Des auteurs qui ont des choses à nous dire à travers leur propre histoire. L’an passé était sorti La Parenthèse d’Elodie Durand dans laquelle on découvrait le combat de l’auteur contre une maladie grave à l’aube de ses 20 ans. Sous l’entonnoir m’y fait beaucoup penser: Sybilline raconte ses séjours à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne dans sa jeunesse. Un album témoignage pas toujours complétement maîtrisé, mais dont on ne ressort pas indemne.

  • Sweet Tooth, Lemire, Vertigo

Je termine en mettant un coup de projecteur sur un comic qui n’est, certes, pas sorti tout récemment, mais que je viens de découvrir. A vrai dire, je ne suis pas si en retard puisqu’il n’est pas encore sorti en version française, mais on peut le trouver en import en anglais. Sweet Tooth raconte l’histoire d’un enfant mutant, mi-homme mi-cerf, traqué pour ce qu’il est dans une Amérique post-apocalyptique. Dit comme ça, ça semble très bizarre, mais c’est diablement prenant et extrêmement efficace. C’est dans la droite lignée de Walking Dead et, surtout, d’Y le dernier homme que j’avais déjà énormément apprécié. Bref, n’hésitez pas à vous jeter sur Sweet Tooth, c’est du tout bon pour démarrer cette nouvelle année!

 

Laureline Karaboudjan

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Dicentim sauve la zone euro

Mieux que Sarkozy ou Merkel, le héros vintage de Pif Gadget est le vrai rempart contre la faillite européenne.

Ce n’est pas compliqué de mélanger actualité et BD quand le quotidien est fait d’évènements proprement romanesques (et il y en a eu beaucoup cette année) comme les révolutions arabes, l’affaire Strauss-Kahn ou encore la mort de Ben Laden. Mais lorsqu’il s’agit de traiter de la crise des dettes souveraines, c’est bien différent… J’avais écrit, il y a tout juste un an, un billet sur la manière dont la crise économique (déjà elle) avait influencé des BDs récentes, du Petit Spirou à Largo Winch. Mais si le trader est devenu une figure reconnue, il en va autrement d’institutions comme Moody’s et Standard & Poor’s, le triple A ou la banque centrale européenne, qui restent bien difficile à incarner.

Heureusement, voilà Dicentim! Sa bouille vous est peut-être familière, particulièrement si vous avez eu la chance d’avoir des parents communistes : le personnage officiait dans Pif Gadget, aux côtés de Placid et Muzo ou de Rahan. Il s’appelle Dicentim, car notre personnage est un petit franc. Ce n’est que l’exemple le plus visible de l’humour potache et un peu naïf cher à la publication.

Une des autres caractéristiques fortes de Pif, c’était le lien fort que le journal entretenait avec ses lecteurs. A travers ses gadgets devenus mythiques bien sûr (voir le blog de cet aficionado qui essaie de retrouver tous les sapins Pif) mais aussi via des concours divers. En errant sur Internet, je suis tombée sur cet autre blog d’un lecteur assidu, plus précisément consacré au personnage de Dicentim. Et au milieu de ce site très fouillé, une page est consacrée à un concours un peu particulier, lancé par le magazine en 1985.  “«Jacques Kamb en mars 1985 a réalisé dans le n°833 (2071) de Pif-Gadget un jeu concours qui connut un “franc” succès du nom de « Coince les bulles ! »  avec la série de Dicentim. Le but du jeu est de remplir de texte à l’intérieur des phylactères (ou bulles) et de faire son propre scénario à partir de la planche volontairement vide de Jacques Kamb déjà en images», nous explique ainsi le blogueur.

Quel rapport avec la crise de la dette souveraine me direz-vous? Hé bien en tombant sur la planche vierge, je me suis dit qu’elle était assez appropriée pour traiter de ce sujet surtout que Dicentim avait accompagné au début des années 2000 le changement de monnaie en devenant Dicentim d’euro.

Aussi je me suis moi-même prêtée au jeu du remplissage, et voici le résultat:

Oui, je sais, c’est un peu consternant… Pour ma défense, je dirais que j’ai voulu rendre hommage à l’humour incertain de la série. Et on pourrait débattre de l’idée que la seule solution pour nous sortir de la crise soit que la BCE fasse marcher la planche à billets (je t’attends Eric Le Boucher). L’exercice du détournement est en tous cas assez amusant et recouvre une portée bien plus large q’un simple concours de Pif Gadget. C’est une des disciplines phares de l’OuBaPo (l’Ouvroir de Bande-dessinée Potentielle) qu’affectionnaient déjà les situationnistes (voir par exemple ici).

Dans sa thèse La bande dessinée et son double, Jean-Christophe Menu décrit remarquablement l’intérêt de travailler autour d’oeuvres de BD existantes, à la fois pour en comprendre la construction autant que pour l’intérêt de la re-création (et de la récréation). A propos d’un de ses détournements, il écrit qu’ “il s’agit d’un plaisir primaire de réappropriation, une joie anarchiste et purement primitive“. Mélanger des grandes considérations économiques avec une planche enfantine comme celle de Dicentim (et en celà rendre hommage à son nom) m’a procuré exactement ce plaisir là.

Laureline Karaboudjan

Illustration de une: extrait d’une planche de Dicentim par Jacques Kamb, DR.

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Les X-Men débarquent à Moulinsart

Après Astérix et Naruto, le blogueur Yop un mash-up encore plus réussi entre Tintin  et les X-Men.

Le mois dernier, je vous avais signalé le travail de Christopher Lannes, alias Yop, qui a créé sur son blog un joli mash-up entre le Astérix et Naruto. Depuis, le dessinateur a récidivé et, outre une version parodique de Valérian et Laureline qui ne peut me laisser insensible, il nous offre un superbe mélange entre Tintin et les X-Men. Le reporter à la houppette devient le professeur Xavier, Wolverine lance des jurons du capitaine Haddock tandis que le Fauve a des allures de professeur Tournesol. Le tout dans un Institut Xavier qui a de furieux airs de Moulinsart. Jugez-en plutôt avec la première planche :

A l’occasion de son premier mash-up, Christopher Lannes m’expliquait l’intérêt, pour lui, de cet exercice : «Ce qui est intéressant est la re-création : des objets connus en font un nouveau, presque spontanément. Comme je touche à des univers que les gens connaissent plutôt bien et que je les fait se téléscoper, on partage [avec le lecteur] un moment complice de redécouverte, de contraste, de décalage.»

Notez le nom de l’éditeur…

A propos de ce mélange a priori improbable entre les X-Men et Tintin, l’auteur relève qu’il y a plus de points commun qu’on pourrait le penser entre les deux séries : « Le souffle de l’aventure parcourt les deux séries. Tintin va dans l’espace, les X-men aussi. Tintin se frotte aux complots politiques, les X-men aussi. Tintin va dans la jungle, les X-men aussi. Bref, toutes les facettes de la grande aventure sont explorées». Reste une divergence graphique entre la ligne claire naïve d’Hergé et le dessin épique propre aux comics : « Le traitement du mouvement et du cadrage, le choix des couleurs et des lumières, la mise en page, quasiment tout oppose les deux séries. C’est que les américains choisissent souvent la production et la surenchère là où Hergé jouait sur l’économie ». En mélangeant l’univers des X-Men avec le traitement graphique et des dialogues  à la Hergé, Yop réussit encore un mash-up que j’aime beaucoup. Et vous, qu’en pensez-vous ?

Laureline Karaboudjan

Illustration de une: extrait de la couverture de L’affaire Magneto  par Christopher Lannes, DR.

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Habibi, Portugal et Polina favoris pour le prochain festival d’Angoulême

Polina, Portugal, Habibi ou encore Les Ignorants… Autant de BD qui pourraient décrocher un fauve, dans un mois, lors de la 39ème édition du festival d’Angoulême .

Le Festival d’Angoulême a dévoilé, cette semaine, sa sélection des meilleurs albums de l’année. L’un d’entre eux recevra le Fauve d’or le 29 janvier prochain, la récompense suprême du festival européen de bande-dessinée le plus connu. Comme chaque année, la liste est longue comme le bras. Normal: il y a une dizaine de prix à se répartir et il faut faire plaisir à tous les éditeurs.

Du coup, il s’avère très difficile de faire des pronostics à l’avance… Qui aurait parié un mois à l’avance, en 2011, sur Cinq mille kilomètres par seconde de Manuele Fior, publié par la petite (et excellente) maison d’édition suisse Atrabile? Si, comme pour chaque festival, il y a toujours des favoris, le propre d’un bon palmarès c’est justement de les prendre à contre-pied. Et puis, surtout, le choix final dépend en grande partie des envies d’Art Spiegelman, le président de cette année, voire, si j’étais mauvaise langue, de la quantité d’alcool ingurgitée au bar de l’hôtel Mercure où se retrouvent les festivaliers.

Si l’on regarde la sélection de plus près, on trouve évidemment de bons et de très bons albums, mais aucun ne m’apparaît comme un gagnant évident. On peut néanmoins dégager quelques opus qui seraient plus «logiques» que d’autres. Dans cette catégorie, Habibi apparaît comme un prétendant solide. Puisant à la fois dans les contes des Mille et une Nuits et dans le Coran, Craig Thompson bâtit une histoire intemporelle où l’Art, comparable à la jouissance sexuelle, transcende l’amitié, l’amour et la mort. Une BD à la fois émouvante et très intelligemment construite, ludique et profonde, qui se dévore d’une traite sous un croissant de lune. Magistral. D’un autre côté, Art Spiegelman oserait-il récompenser un compatriote? Étant l’un des rares étrangers président du jury, il pourrait être tenter de donner des gages à une BD francophone plus traditionnelle. Mais bon, tout ceci n’est que de la spéculation. Reste la qualité d’Habibi que je vous invite à dévorer, prix ou pas prix.

Juste derrière, on pense évidemment à Polina de Bastien Vivès… Mais si, vous savez, l’album qui est sur les sacs qu’on vous donne quand vous achetez une BD, car il a reçu le prix des libraires et le Grand prix de la Critique. Si le jury était mon entourage, cette BD gagnerait sûrement par sa capacité à faire l’unanimité, chez les hommes et les femmes, chez les lecteurs assidus et chez ceux qui d’ordinaire n’aiment pas les livres avec des images. D’un autre côté, le festival aime bien surprendre et cette BD n’a pas besoin de ce prix pour se vendre. De plus, Bastien Vivès est encore jeune et il a le temps pour gagner tous les prix qu’il veut. Ce qu’il fera et il le sait.

Portugal de Cyril Pedrosa pourrait également faire l’unanimité. L’auteur raconte le voyage de Simon, alter-égo de plume et de crayon et auteur en panne d’inspiration, vers ses racines portugaises. Un voyage qu’il fait aussi bien au Portugal qu’en France, en remontant le fil des souvenirs de sa famille immigrée, depuis plusieurs générations. De l’expérience personnelle on s’élève vers une réflexion plus générale sur l’identité, l’histoire familiale, les attaches et l’immigration. Le tout servi par un trait et une mise en couleur très attachants. Je serai très étonnée que Portugal n’obtienne rien à Angoulême tant c’est une des BD les plus abouties que j’ai lu cette année.

Après cette année très politique, le jury pourrait également être séduit par l’Art de Voler de Antonio Altarriba pour le scénario et de Kim pour les dessins. L’album raconte à travers la vie du père du scénariste presque un siècle d’histoire de l’Espagne. La guerre civile tient évidemment une place essentielle, centrale, et de longues pages de la bande-dessinée y sont consacrées. Ce qui frappe le plus dans l’Art de Voler, ce sont moins les glorieux faits d’armes du héros que son caractère “normal“, avec autant de défauts que n’importe qui. La partie sur la guerre d’Espagne entre ainsi en dissonance assez réussie avec toute celle qui suit la Seconde guerre mondiale, où, après avoir été combattant républicain puis résistant, le héros devient… employé d’une petite entreprise, vit la routine, l’usure des sentiments amoureux, etc. Si je n’ai pas été toujours convaincue par le dessin, ce témoignage “vrai”, un peu à la Maus (tiens, tiens), ne laisse pas insensible. Et puis c’est pas tous les jours qu’une BD espagnole est ainsi mise en avant.

Dans cette même volonté de raconter l’histoire ou l’actualité, les BDs “journalistes” sont à l’honneur cette année: entre Chroniques de Jerusalem de Guy Delisle, Reportages de Joe Sacco ou même Les Ignorants de Davodeau. Ce genre là est, pour ma plus grande joie, en expansion ces dernières années. Malheureusement, les derniers albums des deux premiers auteurs cités, s’ils sont intéressants, ne sont pas leurs meilleurs. Davodeau, oui, pourquoi pas: c’est bien mené, ça parle de vin mais aussi de BD, ça donne envie de boire autant que de lire. C’est peut-être un peu trop gentil tout de même, après réflexion. Mais c’est en tous cas le cadeau idéal pour Noël.

Ensuite, il y a aussi les auteurs reconnus par la critique: pourquoi pas un Blutch avec son Pour en Finir avec le Cinéma, Enki Bilal avec Julia & Roem, Larcenet et sa parodie de Valérian, L’armure de Jakolass ou même Aâma de Frederik Peeters (même si c’est moins bien que Lupus ou le Château de sable). Je fais de tout ce beau monde mes outsiders préférés.

Et puis, qui sait, peut-être que le jeune auteur Brecht Evens, prix de l’audace en 2011, pourrait séduire le jury cette année avec Les Amateurs et sa capacité à renouveler les codes de la narration. Pour le prix de l’audace de cette année, justement, j’imagine bien 3’’ de Marc-Antoine Mathieu. Le projet de son album tient véritablement de l’expérimentation: il s’agit de raconter un instant (de 3 secondes, donc) sur plus de 600 cases à travers un procédé vertigineux d’images mises en abîme. On s’approche de la pupille d’un personnage, on y voit une pièce avec un miroir dont on se rapproche de plus en plus pour que se dévoile un autre angle de la pièce, où se trouve un vase dont on se rapproche de plus en plus.

Pour terminer, dans les BDs que j’ai appréciées mais que je n’imagine pas remporter le Fauve d’or, n’hésitez pas à lire Coucous Bouzon d’Anouk Ricard, l’Île aux Cent Mille morts de Fabien Vehlmann et Jason, Atar Güll de Brüno et Fabien Nury, Beauté d’Hubert et Kerascoët ou Cité 14 de Pierre Gabus et Romuald Reutimann.

Bonne lecture!

Laureline Karaboudjan

Illustration: extrait d’Habibi, DR.

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Villepin à l’ONU, côté coulisses

Le deuxième tome de Quai d’Orsay, qui sort ce vendredi , continue de révéler l’envers du décor de la diplomatie française. Mais c’est surtout une BD très drôle.

Le deuxième tome de Quai d’Orsay est dans les bacs, et pour tout fan de BD, c’est sûrement l’une des meilleures nouvelles de cette fin d’année. La sortie du premier opus, en 2010, avait été accueillie de manière très enthousiaste par le public et la critique. J’y avais d’ailleurs consacré un billet. Christophe Blain au dessin et Abel Lanzac, ancien collaborateur du Quai d’Orsay, au scénario arrivaient à retranscrire de manière surprenante l’atmosphère enfiévrée d’un cabinet politique. En l’occurrence celui de Dominique de Villepin, lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères.

Si le premier tome était composé de diverses saynètes du Quai d’Orsay, ce nouvel opus se concentre sur les coulisses d’un des discours les plus célèbres de la dernière décennie. Mais si, souvenez-vous, c’était avant le CPE et Clearstream, quand Dominique de Villepin était le phare du rayonnement de la France, et que la grande tige se faisait applaudir à tout rompre, le 14 février 2003, aux Nations Unies à New-York. C’était autre chose que Douste-Blazy.

Même si l’effet de surprise n’est plus là, le second tome reste dans la lignée du précédent, toujours aussi efficace. Rien d’étonnant car, comme le confie Christophe Blain, «l’album a été écrit dans la continuité du premier. On a achevé les planches du premier avant l’été 2009, et en septembre on attaquait le second. Ca s’est fait bien avant la sortie même du premier album. Le succès du premier ne nous a donc pas mis la pression». Car le premier album, distribué initialement à 15.000 exemplaires en librairies, s’est est fait vendu à plus de 110.000 copies. Du coup, c’est un tirage aussi important qui est prévu pour le second.

Quelques différences, tout-de-même, entre les deux volumes. Avec cette suite, on est moins dans la découverte, en suivant le héros principal, dans les petites scènes d’exposition, mais dans le sérieux avec les négociations qui s’enchaînent. Pourtant, malgré la complexité de certaines thématiques, la BD n’est jamais pesante. «L’écriture est très tendue, très remaniée, pour qu’il y ait toujours de la fluidité, explique Christophe Blain. Il ne fallait pas être explicatif, il ne faut pas que le lecteur doive retourner à chaque fois dix pages en arrière pour comprendre de quoi on parle». Du coup, quelques artifices sont déployés pour faciliter la lecture: «Il y a beaucoup plus de conseillers et de directeurs en réalité, et le fonctionnement d’un cabinet est bien plus complexe, confesse Blain. Mais on a du réduire le nombre de personnages, sinon ça aurait été imbitable. Certains personnages sont chimiquement purs, comme le directeur de cabinet (ndlr: Pierre Vimont, qui est maintenant à la tête de la diplomatie européenne) ou le conseiller Moyen-Orient, d’autres sont des synthèses de plusieurs personnes». «Quand on a vécu dans un milieu, on entend encore parler les personnages, explique ainsi Lanzac au Monde.fr – qui après avoir arpenté les cabinets ministériels est aujourd’hui inventeur de jeux de société! – «Face à une situation, on sait ce qu’ils auraient pu dire. On peut les faire parler, bouger à perte de vue.»

Dark Vador, X-Or, Minotaure

Hormis ces quelques arrangements, tout ce que raconte le diptyque des Quai d’Orsay est véridique et c’est pour cela que c’est aussi drôle. La scène d’anthologie où Taillard de Vorms (l’avatar de De Villepin dans la BD) ne peut s’empêcher de donner un cours de géopolitique quand il est en vacances au Club Med, pour le plus grand bonheur des touristes, est forcément vraie. Tout comme le désopilant passage où tout le cabinet ministériel s’entasse dans un avion Falcon étriqué et très bruyant. «J’ai l’habitude de dessiner des trucs épiques, en décalage par rapport à la réalité, analyse Blain. Là je voulais rentrer dans la réalité, je me suis pris à contre-pied. Mais parler de politique, j’en ai rien à faire. Si je m’y suis intéressé, c’est grâce à Abel et aux histoires qu’il m’a racontées. C’était déjà de la BD».

Dans ma précédente chronique, j’avais eu l’occasion de développer tout ce qui faisait que Villepin était un parfait héros de BD. Une des grandes qualités de Quai d’Orsay, c’est que ses auteurs ne collent pas absolument à la personne de Dominique de Villepin («De toutes façons, les biopic, c’est toujours très chiant», tranche Blain) mais se l’approprient, et la réinterprètent. Dans le premier opus, le ministre était parfois représenté en Dark Vador ou en X-Or. Dans ce second album, il se métamorphose en Minotaure errant dans le dédale de la diplomatie. A l’instar de films comme la Conquête ou l’Exercice de l’Etat, Quai d’Orsay fait de l’homme politique une figure mythologique des temps modernes.

Laureline Karaboudjan

Illustrations: extrait de la couverture de Quai d’Orsay 2, DR.

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Les BD du mois de novembre

Une sélection d’albums sortis le mois dernier et que je vous recommande

Comme chaque fin de mois, je vous livre mes modestes conseils parmi les BD qui m’ont plu et qui sont parues ce dernier mois. Voici donc quelques coups de cœur et «le coin du soupir», pour les BD que vous pourriez aimer mais qui m’énervent un peu.

  • Cité 14, saison 2, tome 2, Gabus et Reutimann, Les Humanoïdes Associés

Je n’avais encore jamais parlé de cette excellente série qu’est Cité 14. Un mélange agréable de comics et d’animalisation à la française, un peu pop, ambiance steam-punk et entre-deux guerre américaine. Dans une ville corrompue où tous les immigrants du monde viennent échouer, un éléphant venu des Balkans tente de s’intégrer en suivant un castor journaliste, alcoolique mais (donc?) très doué. C’est déjà le tome 2 de la deuxième saison, ça se lit tout seul avec plaisir, comme une fusillade entre extraterrestres et trafiquants d’alcool, un jour pluvieux sur le port.

  • L’Evasion, Berthet One, Indeez

Bien-sûr, une BD écrite en prison par un taulard, c’est forcément attirant. Mais là où L’Evasionaurait pu être un témoignage aussi intéressant qu’un peu plombant, vu son sujet, la BD a ceci de génial qu’elle assume son regard comique sur la prison. On apprend énormément de choses, mais toujours en souriant. Et au fur et à mesure des pages, entre les lignes de la dérision, on lit en creux le quotidien d’enfermé que l’auteur a voulu affronter avec son crayon. Le trait et le texte fleurent bon la banlieue : ça pourra déplaire, mais moi je trouve ça très rafraîchissant.

 

  • Jour J Vive l’Empereur, tome 7 Blanchard, Duval, Gess et Pecau, Delcourt

Je n’ai jamais caché mon affection pour la série uchronique Jour J qu’édite Delcourt. Album après album, les auteurs revisitent plus ou moins l’Histoire récente en explorant les autres hypothèses selon le jeu bien connu du “et si…”. Peut-être parce que c’est l’album qui imagine le plus grand changement (un siècle d’histoire alternative tout de même), le dernier tome est celui qui m’a le plus plu jusqu’à présent. La France de 1925 n’a jamais connu la 1ère guerre mondiale et s’apprête à couronner Napoléon V. Mais tout le monde n’est pas de cet avis et un complot se prépare… Le scénario tient debout et l’aventure est extrêmement rythmée : un régal.

  • Incognito, tome 2, Brubaker et Philips, Delcourt

Être méchant, puis gentil et méchant à nouveau, ne jamais vraiment savoir… Incognito s’inscrit en plein dans cette veine bien connue du comics qui interroge, à chaque page, la question du bien et du mal en considérant que la réponse est grise foncée. Au final, il ne reste que la violence…. Le deuxième tome de cette série a mis un an à paraître en français. Une attente bien trop longue tant la série se distingue par sa grande exigence d’écriture et son efficacité à la lecture.


     

  • L’Ascension du Haut Mal, David B., L’Association

Je suis très heureuse de la sortie en intégrale de cette série de six tomes de David B. (1997-2003).  Sans doute son œuvre la plus belle, où il raconte son enfance, gamin obsédé par dessiner des monstres, des combats sanglants de Gengis Khan et l’épilepsie de son frère. Face à cette maladie, ses parents vont tout essayer, de la macrobiotique aux expériences hippies les plus improbables. On sort de cette lecture chamboulée, ayant soi-même l’impression souvent d’avoir oscillé entre la maladie fatale et un monde fantastique protecteur. De la très grande bande-dessinée.

Le coin du soupir :

  • The Beats, Pekar et Piskor, Emmanuel Proust

C’est probablement une de mes plus grandes déceptions de lectrice  de BD américaine indépendante qui vient d’être traduite chez Emmanuel Proust. A priori, un portrait de la beat generation dressé par Harvey Pekar, le génial auteur d’American Splendor, ça ne pouvait être que bien. Et bien non : c’est pour ainsi dire assez ennuyeux. Pekar livre trois biographies successives de Kerouac, Burroughs et Grinsberg qui s’apparentent à du Wikipedia illustré, et tombe ainsi dans le piège absolu du biopic (en BD comme au cinéma). Plutôt que d’enchaîner les passages obligés dans un exposé didactique, il aurait été souhaitable que Pekar s’approprie réellement son sujet. C’est raté.

 

Laureline Karaboudjan

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