Octobre Noir, hommage aux Algériens jetés à la Seine

Il y a 50 ans, une centaine d’Algériens étaient tués par la police à Paris. Une BD vient de sortir pour se souvenir de l’événement.

Les arabes à la Seine”. Chacun a, malheureusement, déjà entendu la terrible expression mais peu savent qu’elle fait référence à un événement historique précis, en l’occurrence au massacre du 17 octobre 1961, il y a tout juste 50 ans. Quelques mois avant l’indépendance de leur pays, une grande manifestation est organisée à Paris par les Algériens d’Île-de-France pour protester contre un couvre-feu qui les vise spécifiquement, bravant l’interdit. La répression sera au rendez-vous, ordonnée par le préfet de police de l’époque, un certain Maurice Papon. Des dizaines de manifestants sont tués et leurs corps jetés dans le fleuve, tandis que l’on en arrête des milliers d’autres, que l’on parque au Palais des Sports de Paris.

C’est cet événement que commémore Octobre Noir (à ne pas confondre avec le tome 4 de la série Jour J), première bande-dessinée éditée par Ad Libris, scénarisée par Didier Daeninckx et dessinée par Mako. On y suit Mohand, le fils adolescent d’une famille de travailleurs immigrés, qui préfère se faire appeler “Vincent” quand il répète avec son groupe de rock comme d’autres se font appeler “Johnny” ou “Eddy”. Le soir du 17 octobre, il doit jouer au Golf Drouot pour un tremplin musical quand son père préférerait qu’il vienne manifester. Sa petite soeur, à qui on défend de quitter la maison, se rend en revanche à la manifestation…

Quoiqu’assez courte (41 planches), la bande-dessinée est vraiment bien ficelée. Parce qu’elle a un véritable héros et une intrigue parallèle à la grande Histoire, elle a le mérite d’éviter l’écueil de nombreuses BD historiques: n’être qu’un exposé très scolaire des faits. Et pourtant, à travers le personnage de Mohand qui part à la recherche de sa soeur, est évoqué tout le déroulé du 17 octobre 1961 et les différents lieux des événements (les ponts sur la Seine, bien-sûr, mais aussi le Palais des Sports ou encore l’aéroport d’Orly, d’où ont été expulsés des centaines d’Algériens). La question de l’identité est également abordé à travers son personnage d’ado de la “deuxième génération”, ni tout à fait Français, ni tout à fait Algérien. Bref, l’album se lit comme un bon thriller tout en étant riche d’informations historiques. Placere et docere, plaire et instruire, selon la vieille maxime d’Horace (rien à voir avec Homer).

Une bande-dessinée utile

Les planches à proprement parler d’Octobre Noir sont précédées d’une préface de l’historien Benjamin Stora, spécialiste de l’Algérie, qui remet les événements du 17 octobre 1961 en contexte. Et elles sont suivies de la liste des victimes établie par l’historien Jean-Luc Einaudi. Cette préface et cette postface un peu particulières contribuent véritablement à faire d’Octobre Noir une bande-dessinée mémorielle. Au-delà de la narration d’un épisode particulier de l’Histoire, l’album se veut un objet de mémoire dans une démarche militante contre l’oubli. Une démarche similaire anime la plupart des BD qui évoquent des événements aussi tragiques. Je pense par exemple à Gaza 1956 de Joe Sacco, véritable enquête sur le massacre méconnu de 275 Palestiniens dans la bande de Gaza, il y a 55 ans. Et j’avais déjà eu l’occasion de parler ici des BD mémorielles sur les génocides, que ce soit au Cambodge, au Rwanda ou pendant la Seconde guerre mondiale.

Octobre Noir est d’autant plus bienvenu qu’il n’existait pas, à ma connaissance, d’album de BD consacrée au 17 octobre 1961 (plusieurs ouvrages, dont de très bons albums, sont en revanche dédiés à la guerre d’Algérie). Dans sa préface, Benjamin Stora signale plusieurs films et livres mais aucune bande-dessinée dédiée aux événements. Or la BD est un média privilégié pour la transmission de la mémoire, notamment parce qu’elle permet de toucher un public large et sensiblement plus jeune qu’un ouvrage savant ou qu’un film. Un moyen efficace de vulgarisation historique, au point que le magazine l’Histoire offre une page de chronique BD, chaque mois, à la plume de l’excellent Pascal Ory.

Au-delà d’être un album plutôt réussi, Octobre Noir est donc une BD utile pour la mémoire collective. Nul doute qu’on devrait la retrouver dans les CDI de nombreux collèges ou que des profs de lycée ne manqueront pas de l’utiliser pour étayer leurs cours. Car la BD est de moins en moins considérée avec le dédain et le mépris qu’on accorde aux “illustrés jeunesse”, et de plus en plus avec respect et sérieux. Tant mieux !

Laureline Karaboudjan

Illustration de une: extrait de la couverture d’Octobre Noir, DR.

Un commentaire pour “Octobre Noir, hommage aux Algériens jetés à la Seine”

  1. Je vous recommande la lecture de l’ouvrage : ” Les ratonnades d’octobre”. Par Michel Levine
    Editions Jean-Claude Gawsewitch 2011.

    En octobre 1961. A Paris, en pleine guerre d’Algérie, Maurice Papon, préfet de police et chef de la répression, instaure un couvre-feu pour les Algériens, citoyens français de seconde zone : chasse au faciès, interpellations systématiques, bouclages de quartiers, etc. Les conditions de vie deviennent infernales pour des milliers d’hommes et de femmes.
    En protestation contre ces mesures qui rappellent l’occupation nazie, le F.L.N. organise le 17 octobre une manifestation pacifique. Aussitôt, Papon “chauffe ses troupes”. La machine à tuer est en marche…On retrouvera des centaines de cadavres dans la Seine.
    Le crime commis, c’est le grand silence de la part des autorités et des médias, un mutisme absolu qui durera longtemps. Pour la première fois, on dévoile ce qui était ignoré de l’historiographie officielle ou soigneusement refoulé. L’auteur s’est livré à une véritable enquête, interrogeant victimes, avocats, témoins.
    Michel Levine revient sur cette période tragique de l’Histoire à l’occasion du 50e anniversaire des évènements d’octobre 1961.

    Michel Levine est historien des Droits de l’Homme. Il a notamment publié chez Fayard Affaires non classées (Archives inédites de la Ligue des Droits de l’Homme).

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