Les BD du mois d’octobre

Une sélection d’albums sortis le mois dernier et que je vous recommande.

Deuxième rendez-vous pour vous signaler des BD qui m’ont plu et qui sont parues ces mois-ci. Un mois riche d’ailleurs (forcément, Noël approche) avec quelques coups de cœur et «le coin du soupir», la BD que j’aime bien mais qui m’énerve un peu tout de même.

  • Les Ignorants, Etienne Davodeau, Futuropolis

C’était une des BD les plus attendues de la fin d’année et à raison: le nouveau pavé de Davodeau est une réussite complète. L’auteur se met en scène dans une initiation croisée avec un ami vigneron. L’un ignore tout du vin, l’autre ignore tout de la bande-dessinée et chacun va éduquer l’autre. Les bouteilles s’échangent contre des albums, les visites à l’imprimerie ou au (chouette) festival Quai des Bulles de Saint-Malo se troquent contre des balades dans les vignes ou entre les cuves. Au-delà des enseignements dans les deux domaines que le lecteur peut retirer de l’album, c’est surtout une très belle ode à l’échange et au partage que signe Etienne Davodeau. Une oeuvre profondément humaine, drôle et tendre.

 

  • Atar Gull, Fabien Nury et Brüno, Dargaud

Prenez un des scénaristes grand public français les plus en vue, Fabien Nury, auteur de La mort de Staline ou de la série à succès Il était une fois en France (voir ci-dessous). Ajoutez y un de mes dessinateurs actuels préférés, Brüno, qui a prêté son trait à la fois simple et dynamique à Commando Colonial ou à Biotope. Donnez leur un roman du plus grand feuilletoniste français du XIXème siécle, Eugène Sue, à adapter et vous obtenez une très bonne BD. Les élans romanesques sont conjugués à une grande exigence dans la construction des planches et dans le rythme du récit, pour faire de cette vendetta sur fond de champs de cotons un album réjouissant.

 

  • Il était une fois en France: le petit juge de Melun, tome 5, Fabien Nury et Sylvain Vallée, Glénat

On ne présente plus Il était une fois en France. La série primée cette année à Angoulême, qui raconte la trajectoire trouble d’un homme d’affaires juif, mafieux, à la fois collabo et résistant pendant la Seconde guerre mondiale, se poursuit avec son avant-dernier tome Le petit juge de Melun. Les ingrédients qui font le succès de la saga sont toujours présents : rythme soutenu, dialogues précis et rebondissements incessants. Et cette réflexion, toujours présente lorsqu’on referme un album de la série: «Dire que c’est tiré d’une histoire vraie…»


 

  • L’armure du Jakolass, Valérian par Manu Larcenet, Dargaud

L’année dernière, Christin et Mézières ont apporté une touche finale (et avouons-le, un peu décevante) à la série Valérian et Laureline, qui m’est particulièrement chère puisque je lui dois mon patronyme. Lorsque j’ai appris que Larcenet allait reprendre la série pour un one shot, je fus donc très heureuse. Le résultat est bon, mais sans surprise. L’auteur reprend tous les codes de la BD et les personnages et le mixte avec son univers parodique habituel, un mélange des Cosmonautes du futur, d’Une aventure rocambolesque de... et de Chez Francisque. On sourit, on prend du plaisir et Larcenet mène parfaitement sa barque. Après, je me suis souvent demandé lors de la lecture ce qu’il aurait pu faire s’il avait fait une reprise «sérieuse». Une prochaine fois, peut-être.

  • Vous êtes ici, Yoann Constantin, The Hoochie Coochie

Prenez un personnage qui ressemble à celui de la Linéa d’Osvaldo Cavandoli. Mettez le dans un monde en formation avec des bulldozers qui arrivent et une ville qui se crée. Un procès, des femmes qui ont disparu, des gens qui ne réfléchissent plus et le show qui a été créé de toutes pièces mais qui surtout ne doit pas s’arrêter. L’auteur, Yoann Constantin, nous propose une BD un peu absurde, mélange de Beckett et du procès de Kafka, un vrai petit objet agréable.

 

 

  • La Rupture tranquille, Terreur graphique, Même pas mal

Comme l’album précédent, il est plus paru en septembre qu’octobre, mais bon, on s’en fout. Rupture tranquille, c’est simple, une fois la Bd refermée, on se demande si ce n’est pas le meilleur album de l’année. Une petite maison d’édition marseillaise et un jeune auteur au doux nom de Terreur Graphique nous propose une œuvre trash, violente et dérangeante. C’est amorale, sexuel, graveleux et zoophile. C’est bon parce lorsqu’on le lit en terrasse de café, on n’ose pas l’ouvrir trop en grand, de peur des regards suspicieux des jeunes parents à côté de nous. A ne sans doute pas mettre entre toutes les mains. Pour les autres, précipitez-vous.

  • Super Rabbit, Martin Wautié, Manolosanctis

La jeune maison d’édition Manolosanctis qui proposait un modèle original d’interaction entre lecteurs sur le web et édition  a annoncé récemment qu’elle arrêtait l’expérience de la diffusion papier après une trentaine de publications, faute de succès. Super Rabbit est donc l’un des derniers opus publiés. Dans mon papier récent Je est un Super Héros, j’expliquais cette veine actuelle de l’homme ordinaire qui tente de devenir un super héros. Le personnage principal est ici déguisé en lapin et il essaye à tout pris de récupérer une gloire qui n’a sans doute jamais vraiment existé. Le dessin délavé et la narration plutôt efficace mettent bien dans l’ambiance du monde dans lequel on vit, un monde où l’on doit apprendre à oublier nos rêves. Ou pas… Sans doute l’un des albums les plus intéressants publiés par Manolosanctis, avec Le Grand Rouge d’Ivan Barnave (même si cet album était très fortement inspiré du magnifique livre pour enfants, Les derniers géants de François Place).

Le coin du soupir :

  • Les aventures d’Hergé, Jose-Louis Bocquet, Jean-Luc Fromenthal, Stanislas, Dargaud

Alors que le tonitruant Tintin en 3D de Spielberg court, bondit, et explose dans tous le sens au cinéma, l’idée était bonne de sortir un album tout en contrepoint. Des “aventures d’Hergé” en hommage au créateur du héros à la houpette, dessinées dans une ligne-claire proche du trait original du maître par Stanislas. D’autant que la vie d’Hergé, aussi bien d’un point de vue historique, psychologique qu’artistique est assez riche pour servir de prétexte à un biopic dessiné. Le problème, c’est que la BD ne dit pas grand chose et ne constitue, pour ainsi dire, qu’une succession de scènes plus ou moins réussies et de clins d’oeils multiples à l’oeuvre d’Hergé. Dommage. Si vous êtes en manque de Tintin, préférez le Perroquet des Batignoles, sorti cet été, avec le même Stanislas au dessin, et dont l’univers rappelle beaucoup celui du reporter belge.

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Trouvons d’autres réalisateurs pour Tintin

Et si au lieu de Spielberg, Tintin était réalisé par Lars von Trier, Ken Loach, François Ozon ou Tarantino ?

Hier je suis allée voir Tintin, en amatrice absolue de la bande-dessinée d’Hergé. Je ne vais pas vous faire une longue critique, il y en a déjà eu des dizaines. De «j’aime pas» à «à la folie», elles égrènent tous les pétales d’une marguerite.

En toute honnêteté je suis restée un peu sur ma faim, malgré le fait que le Karaboudjan soit mis à l’honneur. C’est un aimable divertissement, les acteurs, notamment Haddock, sont attachants et le début, qui nous plonge vraiment dans l’univers du héros d’Hergé, est envoûtant. Mais, d’un autre côté, l’accumulation d’explosions et de cascades invraisemblables donnent souvent l’impression d’être plus dans un dessin animé adapté d’Indiana Jones que de Tintin.

Et justement, le public ciblé n’est sans doute pas le bon: dans ma salle il n’y avait que des vingtenaires, alors que c’est définitivement un film à aller voir avec ses gamins. Je me suis d’ailleurs plusieurs fois demandée: l’aurais-je plus apprécié si je ne connaissais pas du tout la BD? Sans doute, et c’est pourquoi je ne suis pas trop inquiète pour son succès aux Etats-Unis.

Une chose est sûre c’est bien un film de Spielberg que j’ai vu hier soir plus qu’une adaptation fidèle de Tintin (pour cela, il y a l’excellente série de dessins animées sortie en 1992). Le réalisateur américain a véritablement imprimé sa patte au film, tout comme il le fera pour les 7 boules de Cristal et le Temple du Soleil qu’il a d’ores-et-déjà prévu d’adapter. Mais pour les autres albums, on ne pourrait pas trouver d’autres metteurs en scène, qui imprimeraient eux-aussi leur marque de fabrique ? Voici une petite liste fantasmée des réalisateurs que je voudrais pour adapter certains albums de Tintin.

  • Tintin en Amérique par Clint Eastwood

«Le monde se divise en deux catégories, ceux qui tiennent un pistolet chargé, et ceux qui creusent.» Il y a ceux aussi qui se retrouvent enfermés dans un trou, ceux attachés sur une voie de chemin de fer, poursuivis par les Indiens ou jetés dans le lac du Michigan avec une haltère aux pieds. La visite de Tintin aux Etats-Unis est un mélange de films de gangster et de western à grands-espaces. Pour le porter à l’écran, je ne peux m’empêcher de penser à Clint Eastwood (peut-être assisté de Scorsese). A moins que les frères Coen ne soient finalement les plus aptes à retranscrire l’ambiance complètement foutraque de cet album.

 

  • Le Lotus Bleu par Wong Kar-wai

Les Tintinophiles le savent bien: si le Lotus Bleu est un des meilleurs Tintin, c’est en partie grâce à l’apport décisif de Zhang Chongren dans son élaboration. L’artiste chinois a aidé Hergé à faire son premier album vraiment documenté, qui retranscrive fidèlement la Chine des années 1930. Pas question de changer de recette pour l’adapter au cinéma : il faut un réalisateur chinois. Wong Kar-wai fait même mieux puisqu’il est natif de Shanghaï, où se déroule l’action du Lotus. Imaginez les scènes dans la fumerie d’opium, toutes en flou artistique et en lumières troubles, ou encore le traitement de la folie de Didi, le coupeur-de-têtes compulsif de la BD… Ca fait rêver non?

 

 

  • L’Île Noire par Ken Loach

Qui mieux que Ken Loach pour porter à l’écran ce gorille dans la brume écossaise? Le réalisateur britannique ferait de l’Île Noire un vrai film social à l’anglaise, avec des briques, de la bière et des cheminées d’usine. Séquence phare : l’arrivée du héros dans le village de Kiltoch. Tous les pêcheurs sont au pub et noient leur désespoir dans du mauvais whisky, parce qu’une directive européenne qui protège le saumon les a mis au chômage technique. Quant aux faux-monnayeurs de la BD, ils seront l’incarnation de la prédation financière la plus éhontée, que le prolétaire-reporter va mettre à bas.

 

  • L’étoile mystérieuse par Lars von Trier

Quelques mois après Melancholia, il est étrange que Lars von Trier n’ait pas encore annoncé ses envies d’adapter cet album d’Hergé: une météorite qui vient sur terre, le grand froid, la fin du monde… Normalement il y a tout pour plaire au réalisateur danois. «C’est le châtiment! Faites pénitence! La fin des temps est venue!» pourra-t-il gueuler sur la Croisette, en se moquant du méchant dans l’Etoile mystérieuse, Monsieur Bohlwinkel, alias Blumenstein dans la première version. Un vilain tellement 1942…

 

 

  • L’Affaire Tournesol par George Clooney

Deux pays qui s’affrontent et rejouent en miniature la Guerre Froide, voilà une mission toute trouvée pour Georges Clooney qui s’est fait une spécialité, depuis quelques années, de faire des films sérieux et politiques. Et comme il possède une vision “européenne” du bien et du mal, sans doute montrera-t-il la Bordurie moins méchante que la manière dont Hergé la caricature. Après tout, le spectateur connaît souvent ses James Bond sur le bout du pistolet et sait que l’exfiltration plus ou moins forcée de scientifiques du camp adverse fait complètement partie du jeu. Face à cette realpolitik, Tintin paraîtra naïf et un peu dépassé mais, en s’enfonçant dans la nuit noire bordure, on ne pourra s’empêcher de lui souhaiter, «Good Night, and Good Luck».

 

  • Coke en Stock par Costa-Gavras

Pour retranscrire un des albums les plus politiques de la série, ne cherchez plus, il faut Costa-Gavras. Coke en Stock ressemble à une compilation des thèmes de prédilection du réalisateur. Il ferait de la traite négrière en Mer Rouge une évocation de l’immigration clandestine comme dans Eden à l’Ouest. Les conflits entre Ben Kalish Ezab et Bab El Ehr lui permettraient de faire une charge contre le régimes autoritaires, comme il l’avait fait sur le régime des colonels en Grèce dans Z ou à propos de l’Amérique du Sud dans Etat de Siège. Sans oublier, bien-sûr, de souligner le rôle de l’Occident dans le soutien à ces dictatures.

 

 

  • Tintin au Tibet par Terrence Malick

Et l’unique cordeau des trompettes marines qui résonnent à travers l’étendue glacée de l’Himalaya, remontant les sommets enneigées – plan séquence – pour s’attarder sur un petit homme dans le froid – plan serré sur le visage de Tchang. Il a peur, le saviez-vous ? Plan resseré sur ses yeux. Soudain ! Le Yéti. Plan en contre plongée, musique classique. Tintin, où es-tu? La nature, l’homme, le bruit du vent dans la neige, le rapport au monde, l’infiniment petit face au grand sublime. Tintin au Tibet transformé en grand film métaphysique auquel on ne comprendrait pas tout. Car tout est Terrence qui lui même est dans Malick. Ou l’inverse.

 

  • Les Bijoux de la Castafiore par François Ozon

Si Claude Chabrol n’avait pas cassé sa pipe l’an dernier, le film lui serait revenu de droit. Mais François Ozon fait un très bon substitut pour filmer, à la 8 Femmes, ce huis-clos bourgeois que sont les Bijoux. Dans un Moulinsart claustro, les personnages navigueraient entre mensonges et faux-semblants, et la recherche de l’insaisissable voleur serait l’occasion de passer au révélateur les faiblesses non-avouables de chacun. Un profond malaise ressortirait de ce long-métrage feutré.

 

 

  • Tintin et les Picaros par Quentin Tarantino et Robert Rodriguez

Une ville pourrie, une jungle qui gratte, des révolutionnaires en cotillons et des carnavaliers alcooliques, des tirs stupides et des procès arbitraires, Tintin et les Picaros et l’album idéal pour Tarantino et Rodriguez. Avec un Séraphin Lampion en serial killer à chemise à fleurs et sarbacane en carton, et une Castafiore qui violerait les gardiens de prison, le général Tapioca n’a qu’à bien se tenir. Tout cela avec une BO complètement folle, mélange d’opéra rock et de samba chocolat.

 

 

Laureline Karaboudjan

Illustration de une: extrait de Tintin et le trésor de Rackham le Rouge, DR.

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La vengeance du zombie Kadhafi

A quoi pourrait ressembler une BD sur la guerre en Libye ?

Avec la mort du colonel Kadhafi et la prise de son bastion de Syrte, la guerre de Libye semble bel et bien finie. Le conflit aura duré un peu plus de sept mois, avec des pertes importantes et de grandes batailles (Misrata, Ras Lanouf, Syrte), des bombardements et des combats au sol… Bref, une “vraie” guerre. Voilà de quoi réjouir les éditeurs spécialisés en BD de guerres, dont les auteurs vont pouvoir retranscrire à leur manière les affrontements libyens.

Mais à partir d’un seul et même conflit, on peut tirer des albums de BD très différents. Selon que l’on se place du point de vue de tel ou tel camp, que l’on s’adonne au réalisme le plus poussé ou que l’on s’autorise quelques licences littéraires, que l’on recherche la véracité absolue des faits ou que l’on vire carrément dans le fantastique ou la science fiction. A quoi pourrait ressembler des BD sur la guerre en Libye ?

Les éditions Eyrolles viennent justement de sortir “La guerre dans la BD”, un ouvrage qui se propose de balayer tout le spectre de la bande-dessinée militaire. Comme l’auteur, Mike Conroy, est britannique, c’est essentiellement la BD de guerre anglo-saxonne qui est abordée. Mais l’ouvrage n’oublie pas, par exemple, de mentionner l’excellent travail de Tardi sur la première guerre mondiale ou le troublant Gen d’Hiroshima de Keiji Nakazawa.

 

Et si toutes les époques sont évoquées, la Seconde guerre mondiale tient le haut du pavé, tant le conflit a donné lieu à une importante production du neuvième art. L’ouvrage évoque en tous cas des BD de genres très variés, dont on peut ressortir une véritable typologie des bande-dessinées de guerre. Pour l’illustrer, je vous ai imaginé quelques exemples fictifs de BD sur la guerre en Libye.

  • Airborne Jack, dans l’enfer de Misrata : la BD de guerre héroïque

De GI Combat (dont une couverture est détournée ici) à War Adventures en passant par une foule d’autres titres, c’est le genre de BD de guerre le plus courant. Généralement, un ou plusieurs héros vivent des aventures rocambolesques sur le front, accomplissent des exploits épiques et manquent une demi-douzaine de fois par épisode de se faire tuer. Ici, Airborne Jack est un pilote de l’OTAN abattu à proximité de Misrata et pris sous le feu d’une improbable aviation kadhafiste.

  • Kamel, le sauveur du croissant rouge : la BD de guerre véridique

Les BD de guerre dites “véridiques” sont celles qui veulent avant tout raconter des histoires vraies. Mike Conroy cite plusieurs exemples dans son livre, à commencer par True Comics, une publication américaine des années 1940 où l’on trouvait beaucoup de récits réels de guerre (mais pas seulement). Ici, c’est un numéro spécial Libye, avec l’histoire de Kamel, un bénévole du croissant rouge, mais aussi le récit de la résistance de combattants du CNT à Ras Lanouf ou des bombardements de l’OTAN au-dessus de Tripoli.

  • La vengeance du zombie de Kadhafi : la BD de guerre fantastique

Parfois, la BD utilise la guerre comme prétexte à la fiction la plus fantastique. C’est notamment le cas de la série de comics Weird War Tales qui a décrit force mort-vivants nazis et autres loups-garous soviétiques dans ses pages. Mais on peut aussi penser à la très bonne série française Les Sentinelles où la Première guerre mondiale voit s’affronter des super-combattants dignes de créatures de Frankenstein. Ici, c’est tout bonnement le Guide de la révolution libyenne qui revient sous la forme d’un zombie, prêt à terroriser de nouveau son pays.

  • Tripoli après : la BD de reportage de guerre

Presque sous-genre de la BD de guerre véridique, la BD de reportage de guerre consiste, comme son nom l’indique, à coller au plus près des évènements puisque l’auteur dessine ce qu’il a vu sur place. C’est devenu un peu la spécialité de l’américain Joe Sacco, qui a notamment promené son carnet de croquis dans les conflits des Balkans ou en Palestine. Ici l’idée d’une couverture de BD qu’il pourrait faire s’il se rendait en Libye dans les semaines à venir. Et comme c’est un auteur reconnu, il serait préfacé par BHL.

  • A la poursuite de Kadhafi Duck : la BD de guerre humoristique

La guerre, c’est globalement pas marrant, mais ça n’empêche pas certains auteurs d’en rire, notamment à des fins de propagande. C’est ce qui donne lieu au genre de la BD de guerre humoristique. Mike Conroy cite plusieurs exemples dans La guerre en BD, comme Mighty Misfits qui met en scène des sortes de Laurel et Hardy de l’armée britannique ou la célèbre Jane, une héroïne aussi idiote que plastiquement réussie, dont les aventures militaires érotico-humoristiques paraissaient pendant la Seconde guerre mondiale pour remonter le moral des troupes anglaises. Ici un exemple (potache, je vous l’accorde) de ce qu’aurait pu être une BD humoristique sur la guerre en Libye.

  • Une histoire populaire de la guerre en Libye – 2011 : la BD de guerre didactique

La BD de guerre didactique, elle, est nettement moins drôle et peut même être assez ennuyeuse. Son principe est simple : il s’agit d’éduquer le lecteur et de raconter un conflit de manière très académique. On en trouve notamment un paquet sur les grandes batailles napoléoniennes. Ici un exemple libyen en reprenant la couverture de l’Histoire populaire de l’Empire américain d’Howard Zinn adaptée en BD.

  • Benghazi, 2045, la guerre continue: la BD de guerre de science fiction

Dans la même veine que les BD de guerre fantastiques, les BD de guerre de science-fiction s’éloignent volontairement de la réalité pour raconter des grandes luttes fictives futuristes. Batailles interstellaires, combats de robots, tirs de canons laser sont autant d’ingrédients de ces aventures. Ici, un exemple de BD de science-fiction sur la guerre en Libye avec deux mastodontes qui se font face à Benghazi en 2014 : un de l’ancien régime kadhafiste, l’autre du nouveau régime issu de la guerre civile de 2011.

Laureline Karaboudjan

Illustration de une: extrait d’un montage perso, DR.

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Octobre Noir, hommage aux Algériens jetés à la Seine

Il y a 50 ans, une centaine d’Algériens étaient tués par la police à Paris. Une BD vient de sortir pour se souvenir de l’événement.

Les arabes à la Seine”. Chacun a, malheureusement, déjà entendu la terrible expression mais peu savent qu’elle fait référence à un événement historique précis, en l’occurrence au massacre du 17 octobre 1961, il y a tout juste 50 ans. Quelques mois avant l’indépendance de leur pays, une grande manifestation est organisée à Paris par les Algériens d’Île-de-France pour protester contre un couvre-feu qui les vise spécifiquement, bravant l’interdit. La répression sera au rendez-vous, ordonnée par le préfet de police de l’époque, un certain Maurice Papon. Des dizaines de manifestants sont tués et leurs corps jetés dans le fleuve, tandis que l’on en arrête des milliers d’autres, que l’on parque au Palais des Sports de Paris.

C’est cet événement que commémore Octobre Noir (à ne pas confondre avec le tome 4 de la série Jour J), première bande-dessinée éditée par Ad Libris, scénarisée par Didier Daeninckx et dessinée par Mako. On y suit Mohand, le fils adolescent d’une famille de travailleurs immigrés, qui préfère se faire appeler “Vincent” quand il répète avec son groupe de rock comme d’autres se font appeler “Johnny” ou “Eddy”. Le soir du 17 octobre, il doit jouer au Golf Drouot pour un tremplin musical quand son père préférerait qu’il vienne manifester. Sa petite soeur, à qui on défend de quitter la maison, se rend en revanche à la manifestation…

Quoiqu’assez courte (41 planches), la bande-dessinée est vraiment bien ficelée. Parce qu’elle a un véritable héros et une intrigue parallèle à la grande Histoire, elle a le mérite d’éviter l’écueil de nombreuses BD historiques: n’être qu’un exposé très scolaire des faits. Et pourtant, à travers le personnage de Mohand qui part à la recherche de sa soeur, est évoqué tout le déroulé du 17 octobre 1961 et les différents lieux des événements (les ponts sur la Seine, bien-sûr, mais aussi le Palais des Sports ou encore l’aéroport d’Orly, d’où ont été expulsés des centaines d’Algériens). La question de l’identité est également abordé à travers son personnage d’ado de la “deuxième génération”, ni tout à fait Français, ni tout à fait Algérien. Bref, l’album se lit comme un bon thriller tout en étant riche d’informations historiques. Placere et docere, plaire et instruire, selon la vieille maxime d’Horace (rien à voir avec Homer).

Une bande-dessinée utile

Les planches à proprement parler d’Octobre Noir sont précédées d’une préface de l’historien Benjamin Stora, spécialiste de l’Algérie, qui remet les événements du 17 octobre 1961 en contexte. Et elles sont suivies de la liste des victimes établie par l’historien Jean-Luc Einaudi. Cette préface et cette postface un peu particulières contribuent véritablement à faire d’Octobre Noir une bande-dessinée mémorielle. Au-delà de la narration d’un épisode particulier de l’Histoire, l’album se veut un objet de mémoire dans une démarche militante contre l’oubli. Une démarche similaire anime la plupart des BD qui évoquent des événements aussi tragiques. Je pense par exemple à Gaza 1956 de Joe Sacco, véritable enquête sur le massacre méconnu de 275 Palestiniens dans la bande de Gaza, il y a 55 ans. Et j’avais déjà eu l’occasion de parler ici des BD mémorielles sur les génocides, que ce soit au Cambodge, au Rwanda ou pendant la Seconde guerre mondiale.

Octobre Noir est d’autant plus bienvenu qu’il n’existait pas, à ma connaissance, d’album de BD consacrée au 17 octobre 1961 (plusieurs ouvrages, dont de très bons albums, sont en revanche dédiés à la guerre d’Algérie). Dans sa préface, Benjamin Stora signale plusieurs films et livres mais aucune bande-dessinée dédiée aux événements. Or la BD est un média privilégié pour la transmission de la mémoire, notamment parce qu’elle permet de toucher un public large et sensiblement plus jeune qu’un ouvrage savant ou qu’un film. Un moyen efficace de vulgarisation historique, au point que le magazine l’Histoire offre une page de chronique BD, chaque mois, à la plume de l’excellent Pascal Ory.

Au-delà d’être un album plutôt réussi, Octobre Noir est donc une BD utile pour la mémoire collective. Nul doute qu’on devrait la retrouver dans les CDI de nombreux collèges ou que des profs de lycée ne manqueront pas de l’utiliser pour étayer leurs cours. Car la BD est de moins en moins considérée avec le dédain et le mépris qu’on accorde aux “illustrés jeunesse”, et de plus en plus avec respect et sérieux. Tant mieux !

Laureline Karaboudjan

Illustration de une: extrait de la couverture d’Octobre Noir, DR.

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Tout Tintin en une minute

Alors que la sortie du Tintin de Spielberg se rapproche un peu plus chaque jour, voilà une jolie petite vidéo d’un peu plus d’une minute qui résume tous les épisodes de Tintin.

The Adventures of Tintin from James Curran on Vimeo.

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Ce qu’Art Spiegelman dessinait avant de faire Maus

La première case de "Don't Get Around Much Anymore," une BD d'une page d'Art Spiegelman

 

Dans un livre intitulé Metamaus sorti au début du mois aux Etats-Unis et prévu pour janvier en France, le dessinateur Art Spiegelman discute avec Hillary Chute de la genèse de son chef-d’œuvre Maus, qui reste la seule BD à avoir reçu le prix Pullitzer. Voici un extrait exclusif de ces conversations, où Spiegelman parle de l’essence de la BD et décrit une planche qu’il avait réalisée au début de sa carrière et dont il est «extrêmement fier», que vous pouvez lire ci-dessous.

Vous avez insisté sur le fait que la bande dessinée en tant que format ne rime pas forcément avec un bon dessin en soi. A la place, vous parlez de ce que vous appelez «picture writing» («l’écriture d’image»).

Je dirais plutôt que les BD que j’ai le plus de mal à regarder sont celles qui sont les plus illustratives, parce que ce sont celles qui cassent la magie au lieu de la créer. Il y a un sous-genre de BD qui s’appelle fumetti, des BD-photos qui ont été très populaires au Mexique et en Italie, qui ont tendance à ne pas bien fonctionner dans la forme. Les photos ont tendance à contenir trop d’information; c’est très dur de supprimer le superflu. Le travail qui marche le mieux est celui qui déploie l’information de manière visuelle pour vous donner les signaux nécessaires mais pas beaucoup plus. J’adore le gribouillage, et je préfère les dessins faits avec verve qui expriment la personnalité du dessinateur.

La BD est un dessin qui va à l’essentiel. La BD est une forme dépouillée qui permet de schématiser un mouvement narratif. Pour moi, c’est un art de compression qui réduit les évènements narratifs à leurs instants les plus nécessaires. Si vous montrez trois fois la même case, cela représente un laps de temps important. Si vous voulez indiquer ce genre de durée au cinéma, cela prend pas mal de plans atténués pour le faire comprendre.

Pouvez-vous parler un peu plus de vos intérêts formels avant Maus?

Je m’étais intéressé au cinéma d’avant-garde des années 1960, les films non-narratifs de Ken Jacobs, Ernie Gehr et Stan Brakhage sont devenus importants pour moi. Ils m’ont amené à me poser la question: à quel moment des images juxtaposées deviennent-elles une bande dessinée? Et cela m’a amené à réaliser une page en 1973 appelée «Don’t Get Around Much Anymore» (Je ne me ballade plus beaucoup) Elle montre un homme assis dans son salon, et des détails de cette pièce. Les légendes sont des phrases plates et aliénées comme «Le réfrigérateur est vide».

C’est basé sur quelque chose que j’avais écrit quand j’étais déprimé et j’ai décidé d’utiliser ça comme scénario d’une BD même si, ou plutôt parce que, il ne se passe rien. Je voulais savoir ce qu’il se passerait quand rien ne se passe. Rien n’est synchronisé entre les mots et les illustrations, elles ne fonctionnent plus comme des illustrations mais plutôt comme des remorques visuelles qui font bouger votre œil sur la page mais en même temps qui le gardent piégé dessus. C’est sans doute la raison pour laquelle la planche s’appelle «Don’t Get Around Much Anymore», comme le morceau de Duke Ellington.

Il n’y a qu’un moment de mouvement continu sur la page: à travers la fenêtre, vos yeux ricochent entre deux cases pour voir un enfant qui fait rebondir une balle. C’est le seul échappatoire vers la vie et le mouvement physique. C’est une page durement gagnée, dont je reste extrêmement fier. Une tentative de trouver une nouvelle manière d’utiliser ces mots et ces images ensemble pour indiquer la langueur et la dépression intemporelle à laquelle je reste enclin: le sentiment que «Oh, une fois que je m’en suis débarrassé, m’y voilà encore, enfermé, et je ne serai plus jamais autre part.»

"Don't Get Around Much Anymore," une BD d'une page d'Art Spiegelman, 1973.

 

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Je est un super-héros

Certains font tout pour ressembler à leurs personnages favoris, jusqu’à la chirurgie esthétique ou patrouiller dans les rues. La preuve que l’homme ordinaire et le surhomme ne sont pas si éloignés.

Si Superman s’est souvent demandé s’il voulait être lui-même, d’autres rêveraient de le remplacer. Et comme le costume ne fait pas tout, certains sont prêts à utiliser les grands moyens. Un Philippin de 35 ans, Herbert Chavez, a ainsi annoncé avoir subi plusieurs opérations de chirurgie esthétique pour ressembler le plus possible à Clark Kent, l’alter-égo de Superman. Avec un certain succès si l’on se réfère aux photos de la page Facebook de ce doux dingue dont les traits se rapprochent, effectivement, de plus en plus de ceux du justicier à la cape rouge.

Je veux être comme lui et je sais que lui ressembler me rendra heureux et satisfait du moment que je ne fais de mal à personne”, écrit notamment Herbert Chavez. Selon l’AFP, “il dit espérer servir d’exemple et montrer que l’on peut réaliser ses rêves, si l’on s’en donne la peine“.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul à aller aussi loin. Plus encore que la fameuse Zahia, une jeune russe ressemble ainsi à s’y méprendre à Barbie. A grands coups de scalpels, la jeune fille singe quasiment parfaitement la célèbre poupée, quitte à faire franchement peur avec son 50 de tour de taille.

Phoenix Jones, lui, n’a pas eu recours à la chirurgie esthétique. Mais cet habitant de Seattle va peut-être encore plus loin que les deux précédents exemples. Costumé comme il se doit, il patrouille en effet dans les rues de sa ville pour combattre le crime. Une démarche qui fait les choux gras des médias locaux et qui amuse les passants, mais qui agace aussi la police, qui craint pour sa sécurité. D’ailleurs, à trop faire le mariole, Phoenix Jones a récemment été arrêté pour avoir aspergé des gens de spray au poivre. Il y a quelques mois, il s’est aussi retrouvé sous la menace d’un revolver…

Il existe en fait des dizaines de ces super-héros de la vraie-vie et chaque grande ville américaine semble avoir son illuminé en costume. Ils ont même un média dédié, Real Life Superheroes, un site Internet qui rassemble leurs faits d’armes et qui regorge de conseils pour créer son propre costume, s’équiper en conséquence, recueillir des preuves ou encore réaliser des acrobaties diverses et variées.

FoxNews a interviewé l’un d’entre-eux qui se fait appeler Razor Hawk. Derrière son masque, il explique que l’essentiel de son activité ne consiste pas à combattre le crime mais à organiser des actions de charité, par exemple auprès d’enfants malades. Toutefois, il patrouille lui aussi dans son quartier, et s’il ne “cherche pas à affronter des criminels”, il est “prêt à le faire si l’occasion se présente”. Concernant l’importance du costume, Razor Hawk explique que c’est avant tout pour marquer les esprits, pour que les enfants puissent s’identifier plus facilement à lui et retiennent ainsi mieux ses conseils.

Du surhomme à madame Michu

Ces exemples d’hommes ordinaires qui se prennent pour des super-héros nous renvoient à la notion philosophique du surhomme. Mais puisque Nietzsche ne connaissait pas Superman, c‘est sans doute Umberto Eco qu’il faut citer pour évoquer ce rapport particulier à la puissance qu’on ne peut avoir. Dans son ouvrage “De Superman au surhomme“, l’érudit italien écrit: “Dans une société nivelée où les complexes d’infériorité sont à l’ordre du jour, dans une société industrielle où l’homme devient un numéro dans le cadre d’une organisation sociale qui décide pour lui, le héros positif doit incarner, au-delà de toute limite, les exigences de puissance que le citadin ordinaire nourrit sans pouvoir les satisfaire“. Et comme la fable, au final, ne devient jamais la réalité, l’homme ordinaire est obligé de se substituer à elle.

Les comics américains ont mis très longtemps à prendre cette dimension en compte. Du super-héros sans peur et sans reproches des débuts on est passé, à partir des années 1960, à des personnages psychologiquement plus complexes. Des faiblesses diverses qui viennent trancher avec l’omnipotence des héros et dont on retrouve peut-être le point culminant dans “Watchmen, sorti au milieu des années 1980. La BD scénarisée par Alan Moore présente des super-héros déchus et déchirés, qui ne veulent plus sauver le monde car ils ne sont pas parvenus à se sauver eux-mêmes de leur condition.

Mais il a fallu attendre “Kick Ass” en 2008 pour avoir une série à grand succès qui mette en avant des gens ordinaires qui tentent de devenir des super-héros. Dave Lizewski, le geek de dix-sept ans, personnage principal, est extrèmement révélateur de la manière dont la figure du super-héros a évolué. Il n’est plus de sauveur suprême, c’est monsieur et madame Michu qui tentent de sauver le monde. Le tout avec une bonne dose de recul faite d’auto-dérision et de parodie. Paradoxalement, c’est quand le super-héros ne se prend plus trop au sérieux qu’il est le plus adulte.

Kick Ass, Prométhée des temps modernes

Pour Superman, Umberto Eco parle de mythologie et il a bien raison. On retrouve dans l’évolution narrative des comics, une cosmogonie assez semblable à celle des Grecs. Les Dieux arrivent et créent le monde, supérieurs en tout, comme le sont les super-héros. Ils s’affrontent entre eux, et on ne compte plus les déchirures qui traversent les super-héros, et à la fin, ils laissent les humains seuls ou presque. Dave Lizewski est un Prométhée qui doit prendre son courage à deux mains. Dans les deux cas, le mythe, la fiction et la réalité historique se mélangent.

Sur ce point là, les auteurs français ont  peut-être eu beaucoup plus d’avance. Comme je le signalais dans un article précédent, le genre du super-héros-Dieu n’a jamais vraiment pris dans l’hexagone. Dieu étant mort chez nous depuis bien longtemps. Nous sommes directement passés à l’humain ordinaire un peu ridicule mais terriblement attachant et à la parodie. Si Superman est l’Amérique, la France est elle Superdupont. A chacun ses mythes…

Laureline Karaboudjan

Illustration de une: extrait de l’album photo public d’Herbert Chavez sur Facebook, DR.

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