Les fanzines font de la résistance

A l’heure du succès des blogs BD, l’auto-édition artisanale a encore de beaux jours devant elle.

Ce week-end se tenait à Paris le Festiblog, un festival qui, comme son nom l’indique, célèbre depuis sept ans les blogs de bande-dessinée. Le principe est simple: comme sur un blog classique, on raconte sa vie (ou un peu n’importe quoi en fait), mais en cases et en bulles. L’occasion de vider son sac des trop-plein de l’existence, certes, mais surtout, pour une foule d’auteurs, celle de se faire connaître sans devoir passer par le circuit jusque-là obligatoire des maisons d’édition. A l’instar de groupes musicaux, dont les Arctic Monkeys sont l’exemple le plus fameux, certains auteurs de BD ont ainsi pu percer auprès du grand public comme Boulet, Vidberg ou Pénélope Bagieu. Outre leurs ouvrages à présent publiés par des maisons d’édition, chacune de leur nouvelles notes sur leurs blogs respectifs sont guettés avec attention par une très large audience. Aujourd’hui, le blog est un outil incontournable du dessinateur de BD.

Pour autant, le blog est-il devenu l’unique horizon de l’auto-édition de BD? Que sont devenus les bons vieux fanzines, ces recueils imprimés à l’arrache à grands coups de photocopieuses et reliés souvent par deux agrafes? Enterrés par les blogs, aussi faciles à créer qu’efficaces pour diffuser largement ses oeuvres? Pas du tout:les fanzines font de la résistance. Deux BD sur le fanzinat viennent justement de paraître et défendent, chacune à leur manière, les publications artisanales en papier. Qu’on se le dire: fanzines not dead!

Le premier ouvrage, c’est le bien-nommé “La Fabrique de fanzines (par ses ouvriers mêmes)”, aux éditions Atrabile. Depuis 2003, les auteurs (Baladi, Ibn Al Rabin, Andréas Kündig, Yves Levasseur et Benjamin Novello) sillonnent festivals de BD, librairies et autres bibliothèques aux quatre coins du monde pour prêcher la bonne parole du fanzinat. A chaque fois, ils proposent un atelier de création de fanzines à destination du public: les ouvrages sont écrits sur place, imprimés, reliés et distribués immédiatement. C’est cette expérience du do it yourself, toujours en mouvement (la Fabrique est ce week-end à Paris à la librairie du Monte-en-l’air), que racontent les auteurs. Entre anecdotes et réflexions poussées sur la nature du fanzinat, le recueil a tous les traits d’un véritable manifeste. C’est dense, forcément inégal mais passionnant.

Le second, c’est l’oeuvre de fiction “Blackbird” de Pierre Maurel, chez l’Employé du moi. Initialement publiée… en fanzine, la BD prend comme postulat l’adoption d’une loi qui supprime le prix unique du livre et interdit l’auto-édition. “Toutes les publications devront désormais passer entre les mains d’un éditeur certifié et agréé, afin de mieux contrôler les contenus à caractère litigieux et offrir aux auteurs des conditions optimales de distribution de leurs ouvrages”, ce qui était finalement la loi lors de l’application stricte du Comics Code Authority aux Etats-Unis.

On suit alors les pérégrinations d’un groupe de résistants qui éditent, dans une jolie mise en abyme, un fanzine du nom de “Blackbird”. Un monde qui rappelle “SOS Bonheur” où un photocopieur est une prise de guerre et la distribution indépendante de BD un acte de sédition. Si le scénario est un peu attendu, le dessin est réussi et le découpage maîtrisé pour une BD pleine de rythme.

La saveur si particulière du fanzine

Avouons-le, le fanzine résonne de manière particulière pour tous les amateurs de BD. En tenir un dans les mains, même si c’est celui d’un autre, procure forcément des émotions façon madeleine de Proust. On se rappelle alors de ses années collège,  lycée ou même universitaires. Le jour où après avoir un peu trop bu on décidait avec ses potes de lancer un «courant» -parce qu’on n’avait pas peur des mots – et entre celui qui faisait des photos, l’autre des textes et la dernière des dessins, on avait vite une «revue». Que le fanzine soit 100% illustration ou mixte, l’essentiel le plus souvent est l’aventure collective. Au-delà de la qualité propre de la production, ce dont on retient ce sont les rires, les engueulades, les beuveries voire les coucheries qui peuvent faire annuler un numéro au dernier moment. Les blogs, eux, sont en général bien plus individuels (même s’il y en a des collectifs, évidemment).

Et puis la diffusion intimiste du fanzine fait aussi son charme.  Premièrement, puisque souvent personne ne l’a vu, cela permet de faire croire tout et n’importe quoi, et de fantasmer un peu soi-même sur la supposée qualité de votre production. Alors que le blog, lui, il reste, il ne disparaît pas et il est implacable.

Le corollaire, c’est le côté élitiste, un peu snob. Le problème du blog est que parfois votre petit cousin illettré l’a découvert avant vous parce qu’un de ses amis l’a partagé en mode kikou-lol-amandine-du-38 sur un Skyblog (je suis volontairment caricatural). Au contraire, le fanzine demande un effort. Celui de se déplacer dans des librairies pour des évènements, de fouiller au fond des bacs, de chiner dans les brocantes, ou de fumer d’énormes pétards lors de performances artistiques dans des squats. Bref, c’est physique. Quand je tombe par exemple sur le fanzine roumain Hardcomics édité par un collectif de Bucarest et qui regorge d’idées, j’ai vraiment l’impression de faire une découverte.

Certains d’ailleurs n’hésitent pas à jouer sur cette dimension artistique pour reprendre les codes du fanzine et les transformer en vrais objets d’art. Le collectif anglo-saxon Nobrow par exemple propose un magazine à la parution plus ou moins régulière qui reprend ces codes avec un format assez allongé, l’absence de couverture cartonnée, la participation de nombreux auteurs et des dessins/illustrations parfois sortis tout droit d’une private joke. Mais dans le même temps ils déclarent vouloir “ne pas faire juste des livres, mais des objets d’art de collection”. En France, le collectif “Viande de chevet” va encore plus loin. Mené par le dessinateur Blanquet, il propose une sorte d’odni, d’objet dessiné non identifié. Pas de titre, aucune signature, une succesion de dessins sans forcément un style en commun. C’est souvent assez érotique, comme des étudiants bourrés qui auraient voulu provoquer, mais un simple coup d’oeil permet de se rendre compte que c’est extrêmement maîtrisé. On trouve d’ailleurs ces oeuvres en vente sur Internet ou dans quelques bonnes librairies à Paris et sans doute un peu ailleurs. Viande de chevet propose une sorte d’absolue du fanzine, une oeuvre collective, artistique et foutraque, où l’individu s’efface derrière le grand jeu du tout.

Laureline Karaboudjan

Illustration de une: extrait de Blackbird puis extrait d’un numéro de Nobrow, extrait de Hardcomics et la couverture du Collectif Viande de chevet, DR.

Edit: et en plus, on m’indique que se déroule à partir du 1ier octobre le Fanzines! festival à Paris. Je vais y aller, j’espère que vous aussi.

 

6 commentaires pour “Les fanzines font de la résistance”

  1. Boulet est un mauvais exemple, car il avait déjà publié plusieurs albums jeunesse chez Glénat avant de commencer son blog.

  2. Certes, mais c’est véritablement son blog qui l’a fait connaître auprès du grand-public. :)

  3. […] Les fanzines font de la résistance […]

  4. Et le mariage en grandes pompes de la Fabrique de Fanzines, c’est dans 10 jours à la Saline royale d’Arc et Senans, à l’occasion de Pierre Feuille Ciseaux, laboratoire de bande dessinée.

  5. C’est pas tout a fait vrai Laureline, Boulet faisait partie de la bande à Tcho, et ses deux series cartonnaient pas mal déjà avant ça, et lorsqu’on lui a proposé de faire un Donjon, c’était bien avant que les notes de son blog soient publiées. Je serais même pret à parier qu’il a recentré son public depuis la publications des Notes.
    Malheureusement, si le tour d’horizon est séduisant et bien ecrit, je reste très septique sur votre définition du Fanzinat.
    Fanzine, ça veut dire fan de magazine, ce sont donc en general de jeunes auteurs qui -en plus de se faire plaisir- tente de percer dans le millieu. Ce qui n’est absolument pas le cas de Blanquet par exemple, qui s’il a “secoué” le monde du fanzine dans les années 90 avec Chacal Puant, est ,aujourd’hui, plus proche de l’éditeur underground que du fanzineux.Comme pour les Requins marteaux, et tant d’autres, il y a une volonté de vouloir marcher en dehors des clous, c’est un choix ethique avant tout. Le monde du fanzine est un sacré mélange des genres et des ambitions, difficile de mettre tout le monde dans le même panier que ce soit les lecteurs ou les auteurs.Pas sur que ce soit le même public d’ailleurs, même si il faut admettre que depuis la démocratisation de la BD (Merci Leclerc), les lecteurs ont évolués, et changé leur façon de “consommer” la BD.
    On peut effectivement s’extasier sur les nouvelles productions, et il y a de quoi se nourrir, mais il ne faut pas oublier que ce genre d’initiative graphique, format zarbi, qui favorise l’experimentation, c’est pas nouveau non plus, Amok, thomas Ott, Matt Konturr, stakhano sont autant d’experiences qui ont marqué et jalonné l’histoire de la BD et qui sont loin d’être.Certains ont signé avec de grosses boites, mais il y en a beaucoup qui ont fait le choix de rester underground, sans doute entre autre pour la liberté que cela procure.
    Il y a un phénoméne plus marquant qui pourrait expliquer pourquoi le zine à la vie dure aujourd’hui, c’est la place qu’il leur est laissé. Fut un temps, pas si lointain, on l’on pouvait déposer des zines en dépot à la Fnac- avant qu’ils ne se mettent à centraliser leurs achats- et les festivals aussi ont leur part de résponsabilité, on a vu l’espace fanzine se réduire à peau de chagrin d’années en années.

  6. […]Amok, thomas Ott, Matt Konturr, stakhano sont autant d’experiences qui ont marqué et jalonné l’histoire de la BD et qui sont loin d’être des amateurs.

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