Les BD du mois de septembre

Une sélection d’albums sortis le mois dernier et que je vous recommande

Nouveau rendez-vous sur le blog en plus des chroniques habituelles. Chaque dernier jour du mois, un petit sélection de BD parues les semaines précédentes. Quelques coups de cœur et «le coin du soupir», la BD que j’aime bien mais qui m’énerve un peu tout de même. N’hésitez pas à signaler également vos préférences du mois en commentaire.

  • Journal d’un journal, Mathieu Sapin, Delcourt

Mathieu Sapin a passé plusieurs mois dans la rédaction de Libé pour y raconter la vie de tous les jours, ce qui moi m’amuse particulièrement car j’ai plusieurs amis qui y travaillent et qui y sont dessinés de temps en temps. Pour un lecteur lambda, donc non journaliste, c’est une plongée intéressante dans l’un des plus grands quotidiens français, alors que l’année a été particulièrement chargée en actualité. Après, peut-être Mathieu Sapin a-t-il été un peu trop respectueux, peut-être n’est-il pas assez impertinent. Mais en tant que journaliste moi-même j’ai du mal à réaliser ce qui est une évidence dans notre profession ou pas (n’hésitez pas à donner votre avis si vous l’avez déjà lu).

  • Portugal, Cyril Pedrosa, Dupuis

J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, l’auto-fiction est probablement le genre le plus abouti de ce début de XXIème siècle en bande-dessinée. L’un des plus exploités aussi, au point que c’en est parfois lassant lorsque certains albums peinent à décoller du nombril de leurs auteurs pour prendre de la hauteur. Cyril Pedrosa n’a pas ce problème en racontant le voyage de Simon, alter-égo de plume et de crayon et auteur en panne d’inspiration, vers ses racines portugaises. Un voyage qu’il fait aussi bien au Portugal qu’en France, en remontant le fil des souvenirs de sa famille immigrée depuis plusieurs générations. De l’expérience personnelle on s’élève vers une réflexion plus générale sur l’identité, l’histoire familiale, les attaches et l’immigration. Le tout servi par un trait et des couleurs qui réchauffent.

  • Pour en finir avec le cinéma, Blutch, Dargaud

Attention, on peut passer complètement à côté de cette BD. On peut trouver verbeux, prétentieux voire ennuyeux cet exercice, sans vraiment d’histoire, qui voit Blutch s’interroger sur le cinéma à grands coups de références savantes. Sauf bien sûr si l’on est un cinéphile du genre à aimer Godard. Mais, au-delà du propos, par ailleurs riche et vraiment intéressant sur le cinéma, la BD de Blutch est une réflexion sur l’art fourmillante, un peu déroutante, entêtante. Probablement grâce à un dessin très fort, qui rappelle, page après page, le pouvoir émotionnel des images.

  • 3”, Marc-Antoine Mathieu, Delcourt

Avec “3 secondes”, Marc-Antoine Mathieu s’inscrit dans la précieuse ligne des auteurs qui tentent de repousser les limites de la BD. Car le projet de son album tient de véritablement de l’expérimentation: il s’agit de raconter un instant (de 3 secondes, donc) sur plus de 600 cases à travers un procédé vertigineux d’images mises en abîme. On s’approche de la pupille d’un personnage, on y voit une pièce avec un miroir dont on se rapproche de plus en plus pour que se dévoile un autre angle de la pièce, où se trouve un vase dont on se rapproche de plus en plus, etc. Si on ajoute à cela l’absence de dialogues, c’est un véritable puzzle à reconstituer que l’on a entre les mains, une énigme qui n’est pas sans rappeler la littérature de Georges Perec.

  • Les meilleurs ennemis, Jean-Pierre Filiu, David B., Futuropolis

Saviez-vous que les Etats-Unis et la Libye se sont fait la guerre de 1801 à 1805? La toute jeune république américaine avait alors fait le blocus du port de Tripoli pour une sombre histoire de piraterie en mer Méditerranée. Le premier tome permet d’apprendre ce genre de petites histoires qui résonnent de manière particulière évidemment en cette année de printemps arabe. Si parfois les textes sont un peu trop longuets et pédago, la beauté des dessins de David B. transforme l’exercice difficile de la BD historique en réussite.

  • Kitaro le repoussant tome 10, Shigeru Mizuki, Cornélius

J’ai une affection particulière pour les œuvres de Mizuki et je ne remercierai jamais assez les éditions Cornélius de s’atteler à leur diffusion en version française. Kitaro est une référence au Japon, lu par tous les enfants, un Yokai, un petit être extraordinaire qui tente tant bien que mal de s’insérer dans la société des humains.

 

 

Le coin du soupir:

  • Walking Dead tome 14, Robert Kirkman, Charlie Adlard, Delcourt

Bon, je le mets mais je ne vous le conseille pas en fait, à moins que vous soyez un vrai fan. Dans le genre blockbuster bédénovela zombiesque, Walking Dead est une référence mais cela devient un peu lassant et certains dialogues sur l’espoir et la vie n’ont même pas le niveau d’une série B. Pourtant, vraiment, je suis fan des zombies mais je ne sais pas, j’aimerai de la part du narrateur un peu d’originalité dans son système narratif. Et sinon en Bonus, Ben Laden devenu un zombie à Belle-Île en mer, hilarant.

 

 

 

ZOMBINLADEN The Axis Of Evil Dead from Clement Deneux on Vimeo.

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Les fanzines font de la résistance

A l’heure du succès des blogs BD, l’auto-édition artisanale a encore de beaux jours devant elle.

Ce week-end se tenait à Paris le Festiblog, un festival qui, comme son nom l’indique, célèbre depuis sept ans les blogs de bande-dessinée. Le principe est simple: comme sur un blog classique, on raconte sa vie (ou un peu n’importe quoi en fait), mais en cases et en bulles. L’occasion de vider son sac des trop-plein de l’existence, certes, mais surtout, pour une foule d’auteurs, celle de se faire connaître sans devoir passer par le circuit jusque-là obligatoire des maisons d’édition. A l’instar de groupes musicaux, dont les Arctic Monkeys sont l’exemple le plus fameux, certains auteurs de BD ont ainsi pu percer auprès du grand public comme Boulet, Vidberg ou Pénélope Bagieu. Outre leurs ouvrages à présent publiés par des maisons d’édition, chacune de leur nouvelles notes sur leurs blogs respectifs sont guettés avec attention par une très large audience. Aujourd’hui, le blog est un outil incontournable du dessinateur de BD.

Pour autant, le blog est-il devenu l’unique horizon de l’auto-édition de BD? Que sont devenus les bons vieux fanzines, ces recueils imprimés à l’arrache à grands coups de photocopieuses et reliés souvent par deux agrafes? Enterrés par les blogs, aussi faciles à créer qu’efficaces pour diffuser largement ses oeuvres? Pas du tout:les fanzines font de la résistance. Deux BD sur le fanzinat viennent justement de paraître et défendent, chacune à leur manière, les publications artisanales en papier. Qu’on se le dire: fanzines not dead!

Le premier ouvrage, c’est le bien-nommé “La Fabrique de fanzines (par ses ouvriers mêmes)”, aux éditions Atrabile. Depuis 2003, les auteurs (Baladi, Ibn Al Rabin, Andréas Kündig, Yves Levasseur et Benjamin Novello) sillonnent festivals de BD, librairies et autres bibliothèques aux quatre coins du monde pour prêcher la bonne parole du fanzinat. A chaque fois, ils proposent un atelier de création de fanzines à destination du public: les ouvrages sont écrits sur place, imprimés, reliés et distribués immédiatement. C’est cette expérience du do it yourself, toujours en mouvement (la Fabrique est ce week-end à Paris à la librairie du Monte-en-l’air), que racontent les auteurs. Entre anecdotes et réflexions poussées sur la nature du fanzinat, le recueil a tous les traits d’un véritable manifeste. C’est dense, forcément inégal mais passionnant.

Le second, c’est l’oeuvre de fiction “Blackbird” de Pierre Maurel, chez l’Employé du moi. Initialement publiée… en fanzine, la BD prend comme postulat l’adoption d’une loi qui supprime le prix unique du livre et interdit l’auto-édition. “Toutes les publications devront désormais passer entre les mains d’un éditeur certifié et agréé, afin de mieux contrôler les contenus à caractère litigieux et offrir aux auteurs des conditions optimales de distribution de leurs ouvrages”, ce qui était finalement la loi lors de l’application stricte du Comics Code Authority aux Etats-Unis.

On suit alors les pérégrinations d’un groupe de résistants qui éditent, dans une jolie mise en abyme, un fanzine du nom de “Blackbird”. Un monde qui rappelle “SOS Bonheur” où un photocopieur est une prise de guerre et la distribution indépendante de BD un acte de sédition. Si le scénario est un peu attendu, le dessin est réussi et le découpage maîtrisé pour une BD pleine de rythme.

La saveur si particulière du fanzine

Avouons-le, le fanzine résonne de manière particulière pour tous les amateurs de BD. En tenir un dans les mains, même si c’est celui d’un autre, procure forcément des émotions façon madeleine de Proust. On se rappelle alors de ses années collège,  lycée ou même universitaires. Le jour où après avoir un peu trop bu on décidait avec ses potes de lancer un «courant» -parce qu’on n’avait pas peur des mots – et entre celui qui faisait des photos, l’autre des textes et la dernière des dessins, on avait vite une «revue». Que le fanzine soit 100% illustration ou mixte, l’essentiel le plus souvent est l’aventure collective. Au-delà de la qualité propre de la production, ce dont on retient ce sont les rires, les engueulades, les beuveries voire les coucheries qui peuvent faire annuler un numéro au dernier moment. Les blogs, eux, sont en général bien plus individuels (même s’il y en a des collectifs, évidemment).

Et puis la diffusion intimiste du fanzine fait aussi son charme.  Premièrement, puisque souvent personne ne l’a vu, cela permet de faire croire tout et n’importe quoi, et de fantasmer un peu soi-même sur la supposée qualité de votre production. Alors que le blog, lui, il reste, il ne disparaît pas et il est implacable.

Le corollaire, c’est le côté élitiste, un peu snob. Le problème du blog est que parfois votre petit cousin illettré l’a découvert avant vous parce qu’un de ses amis l’a partagé en mode kikou-lol-amandine-du-38 sur un Skyblog (je suis volontairment caricatural). Au contraire, le fanzine demande un effort. Celui de se déplacer dans des librairies pour des évènements, de fouiller au fond des bacs, de chiner dans les brocantes, ou de fumer d’énormes pétards lors de performances artistiques dans des squats. Bref, c’est physique. Quand je tombe par exemple sur le fanzine roumain Hardcomics édité par un collectif de Bucarest et qui regorge d’idées, j’ai vraiment l’impression de faire une découverte.

Certains d’ailleurs n’hésitent pas à jouer sur cette dimension artistique pour reprendre les codes du fanzine et les transformer en vrais objets d’art. Le collectif anglo-saxon Nobrow par exemple propose un magazine à la parution plus ou moins régulière qui reprend ces codes avec un format assez allongé, l’absence de couverture cartonnée, la participation de nombreux auteurs et des dessins/illustrations parfois sortis tout droit d’une private joke. Mais dans le même temps ils déclarent vouloir “ne pas faire juste des livres, mais des objets d’art de collection”. En France, le collectif “Viande de chevet” va encore plus loin. Mené par le dessinateur Blanquet, il propose une sorte d’odni, d’objet dessiné non identifié. Pas de titre, aucune signature, une succesion de dessins sans forcément un style en commun. C’est souvent assez érotique, comme des étudiants bourrés qui auraient voulu provoquer, mais un simple coup d’oeil permet de se rendre compte que c’est extrêmement maîtrisé. On trouve d’ailleurs ces oeuvres en vente sur Internet ou dans quelques bonnes librairies à Paris et sans doute un peu ailleurs. Viande de chevet propose une sorte d’absolue du fanzine, une oeuvre collective, artistique et foutraque, où l’individu s’efface derrière le grand jeu du tout.

Laureline Karaboudjan

Illustration de une: extrait de Blackbird puis extrait d’un numéro de Nobrow, extrait de Hardcomics et la couverture du Collectif Viande de chevet, DR.

Edit: et en plus, on m’indique que se déroule à partir du 1ier octobre le Fanzines! festival à Paris. Je vais y aller, j’espère que vous aussi.

 

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De quoi la BD est-elle le nom?

Désencyclopédie livre une définition absurde de la BD. Pas forcémment la plus mauvaise.

La bande dessinée est un style de films étrange où jouent des gens muets et où les caméras sont si lentes que les images sont saccadées et dénuées de sens profond. De même, la succession de l’histoire n’est pas rectiligne : on va à droite, en bas, même à gauche dans certains cas“. Ainsi commence la description de la bande dessinée sur la page qui lui est consacrée sur le site satirique Désencyclopédie. Cette alternative peu sérieuse à Wikipédia touche en général assez juste et la BD n’est pas épargnée. Et même si ce n’est pas l’article le plus drôle, loin de là, l’entrée consacrée au neuvième art n’est pas dénuée d’intérêt.

On y apprend par exemple que “par son côté rudimentaire et souvent peu réaliste, on croit que la bande dessinée est apparue en même temps que les débuts de la cinématographie. (…) En raison de cette origine sans budget, la bande dessinée est souvent gravée sur papier et non sur une pellicule ou un support numérique”. Au-delà de la blague, la comparaison avec le cinéma est assez bien vue. Les deux disciplines sont souvent comparées, a fortiori lorsqu’une BD est adaptée à l’écran. J’avais déjà eu l’occasion d’évoquer ici tout ce qui rapproche (le storyboard par exemple) et éloigne (l’interprétation des acteurs, entre autres) les deux arts.

En faisant de la BD une sorte de sous-cinéma, Désencyclopédie pointe ce qui pourrait être un des risques pour elle :  perdre son statut d’art si durement acquis pour retomber en mode mineur et n’être qu’une anti-chambre pour blockbusters. La frénésie d’adaptations cinématographiques (Tintin, Lucky Luke, Iznogoud, Michel Vaillant, etc. -la liste est longue, sans compter les comics américains), plus ou moins réussies, de ces dernières années pourrait augurer d’un tel avenir. Surtout lorsque la logique d’adaptation pré-existe à la sortie d’albums, comme celà peut-être le cas quand studios BD et ciné cohabitent au sein d’une même entreprise. L’éditeur de comics Marvel fait figure de tête de proue de ce mouvement, et il pourrait très bien faire des petits.

Revenons à la Désencyclopédie. Avec humour, elle détaille quelques grands héros, tels Spirou, le “fanatique d’hôtellerie qui part à l’aventure pour civiliser des gens d’un marais maudit, des cyborgs ou bien des animaux à la queue cent fois plus longue que leur tête“, Lucky Luke “un homme [qui] arrête de fumer. Pour compenser, il se met à mâchonner une brindille, mais celle-ci provient d’une plante toxique et hallucinogène: du coup, il se met à voir des choses étranges, comme des quadruplés à moustaches et rayures, un cheval qui parle, et il croit même voir son ombre se déplacer plus lentement que lui” ou (ma préférée) Bécassine qui est “Tintin quand il est travesti en godiche à sabots“.

Le manga, une histoire de tentacules

Le manga, dans le même genre, est aussi bien servi. Grâce à Désencylopédie, on découvre -ou plutôt redécouvre- ses principaux thèmes (vous n’êtes pas obligé de lire le long paragraphe qui suit):

Les violences sexuelles dans le cadre scolaire ; Les tentacules phalliques ; Les violences sexuelles dans le cadre de la pratique du sport ; Les tentacules phalliques ; Les enquêtes policières qui donnent lieux à des effusions de violence (physique ou sexuelle) gratuite ; Les tentacules phalliques ; Les histoires relatant la vie de pratiquants d’arts martiaux qui décapitent et éventrent à tour de bras ; Les récits fantastiques qui font intervenir des créatures démoniaques avec un appétit sexuel insatiable et impliquant le sacrifice de jeunes vierges ; Les histoires de robots pervers pouvant envoyer une partie de leur corps à l’autre bout de la galaxie ; Les histoires invraisemblables où des ados attardés sont amenés à sauver le monde ; Les difficultés dues à la vie en communauté pour un jeune homme habitant un harem/résidence étudiante/dojo/etc peuplé principalement de jeunes filles affriolantes et impudiques ; Les différentes interactions avilissantes possible entre une jeune homme et un robot/extra-terrestre/clone/esclave sexuel (barrer les mentions inutiles) en tout genre ; Les aventures de collectionneurs compulsifs qui se mettent en tête de récupérer les objets/animaux/monstres de poches les plus stupides dans un but obscur ; Les aventures de tentacules phalliques compulsives qui se mettent en tête de violer les objets/animaux/collégiennes/monstres de poches les plus stupides dans un but obscur“.

Si vous n’avez pas eu le courage de tout lire, cela parlait surtout de tentacules phalliques.

On y apprend également que Naruto est l’histoire de “comment un jeune ninja nommé Salamèche cherche à se taper sa coéquipière Rondoudou” ou Bleach “l’histoire de jeunes gens qui, dans un état second permanent dû à un abus de drogues hallucinogènes sont persuadés de vivre à coté d’un autre monde tout chelou où les gens viendraient sur la Terre (mais ya que eux qui les voient, tiens ! ^^) pour se battre on sait pas pourquoi avec des monstres chelou qu’on peut pas voir non plus (mais ils les voient aussi, comme c’est bizarre…)“. Enfin, dans le même esprit absurde et toujours sur le thème du cinéma, j’aime beaucoup la définition de phylactère: “Panneau de bois sur lequel est écrit le script en Arial taille 72 pour une bonne lecture et compréhension de l’histoire“.

De la difficulté de définir la BD

Avec dérision Désencyclopédie accomplit l’exercice particulièrement délicat de la définition. Délicat parce que selon les mots que l’on choisit pour définir, le sens donné est évidemment changeant. C’est le cas pour n’importe quel terme, depuis “arrosoir” jusqu’à “zèbre”, mais ça l’est plus encore quand il s’agit de définir un art. Si j’ouvre mon bon vieux Petit Larousse en couleurs de 1972, je lis en sous-définition de “bande” que la “bande dessinée, illustrée” est “une histoire racontée en une série de dessins“. Si j’ouvre mon dictionnaire préféré, le Trésor de la Langue Française informatisé, je constate également que la bande-dessinée n’a pas de définition à part entière et qu’elle est “synon. de dessin animé” (sic). Mais surtout qu’il s’agit d’une “séquence d’images, avec ou sans texte, relatant une action au cours de laquelle les personnages types sont les héros d’une suite à épisodes (ex. : Bécassine, les Pieds-Nickelés, Tintin, Astérix, Lucky Luke, les Dalton, etc.)“.

On voit bien que la clé réside dans la succession d’images. Elle est au centre de l’une des tentatives de définition de la BD les plus abouties que j’ai lu, à savoir celle produite par Will Eisner dans son ouvrage “Comics and Sequential Art“. Pour l’auteur génial du Spirit, la BD est avant tout un “art séquentiel” à savoir un “moyen d’expression créatif, discipline à part entière, art littéraire et graphique qui traite de l’agencement d’images et de mots pour raconter une histoire ou adapter une idée“.  S’il note lui aussi la parenté avec le cinéma, Eisner remarque aussi que “alors que chacun de ses éléments constitutifs -comme la conception, le dessin, la caricature et l’écriture- ont trouvé une reconnaissance académique, leur combinaison en un médium unique a mis longtemps à se faire une place aux côtés de la littérature et de l’art“. Et de noter, au moment de la parution du livre en 1985, que la BD “restait incapable, en tant que genre, de susciter la moindre critique intellectuelle sérieuse. Comme je l’enseignais souvent à mes élèves “un beau dessin n’est pas suffisant”.

En encore, je dois avouer que je n’ose pas m’attaquer aux définitions des sous-genres. Par exemple, le terme de «roman graphique» («graphic novel»), a une sérieuse tendance à me donner de l’urticaire quand j’essaye d’en parler: je me sens un peu à chaque fois comme le super-héros dans ce dessin de Chris Ware qui tente de s’envoler d’un building et qui s’écrase lamentablement par terre.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de la couverture de Chris Ware, la BD réinventée, DR.

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Des bulles pour dire non aux déchets radioactifs

Dans le combat entre pro- et anti-nucléaires, la BD est une arme de choix.

Marcoule n’existe plus, ou presque. A Fukushima, on nous cache tout, des fumées étranges recouvrent Tcheliabinsk (une ville que vous ne connaissez pas au fin fond de la Russie) d’un nuage rose, et à Tchernobyl, plus rien ne sera jamais pareil 25 ans après. Inutile de vous faire un dessin: l’apocalypse nucléaire se rapproche de nous un peu plus chaque jour. Au moins. En tous cas, ce n’est pas en lisant des BD que je vais être plus rassurée…

Car globalement, quand la BD parle protons, neutrons et fission, c’est rarement joyeux et loin d’être réconfortant. Normal, me direz-vous: l’immense majorité des auteurs de BD sont anti-nucléaires, car la plupart du temps ce sont des artistes de gauche, donc des hippies. Et ils le font savoir. Plusieurs oeuvres parues récemment dénoncent le nucléaire et ses conséquences, comme Tchernobyl, la Zone, un roman graphique comme l’on dit un peu pompeusement, où l’on revient sur les traces du drame. A travers quelques portraits bien ficelés -la femme éplorée qui a perdu son mari qui travaillait à la centrale, les petits vieux qui reviennent habiter sur place quelques jours après le drame, les jeunes nés en 1986 qui y retournent de nos jours- l’auteur espagnol Francisco Sanchez cherche à nous faire comprendre que derrière les explications scientifiques alambiquées et qui peuvent sembler irréelles, des dizaines de drames humains se sont joués. Et après lecture, on a plutôt  envie d’habiter à plus de 30 kilomètres d’une centrale nucléaire.

Sortie il y a un an, la BD Village Toxique parle du nucléaire bien de chez nous. Celui des négociations entre collectivités territoriales et lobbys influents, celui des petits combats perdus qui entraînent, vingt ans plus tard, des poissons à trois yeux dans les rivières. Avec le style à la fois didactique et plein d’humour de Grégory Jarry et Otto T. (vous savez, ce sont eux qui ont aussi sorti l’excellente Petite histoire des colonies françaises), on re-découvre une histoire vraie, celle du combat de plusieurs communes de la Gâtine, dans les Deux-Sèvres, pour ne pas accueillir un site d’enfouissement de déchets radioactifs à la fin des années 1980. Aux promesses d’emplois et de ressources financières mirobolantes formulées aux élus, qui rêvent déjà aux médiathèques et aux piscines toutes neuves qu’ils pourront faire bâtir dans leurs communes, les habitants répondent par une mobilisation qui va crescendo, jusqu’au face à face avec les CRS. Comme toujours, à la lecture la sympathie va à David plutôt qu’à Goliath. Pour l’anecdote: j’ai acheté cette BD dans une petite librairie du sud de l’Ardèche, en plein coeur d’une région toute entière mobilisée contre l’exploitation de gaz de schiste.

Dans un autre genre, je pense aussi à Toxic de Charles Burns, qui n’est pas une BD a proprement parler sur le nucléaire mais où je ne peux m’empêcher de voir un espèce d’hiver atomique. Dans cet espèce de Tintin passé à l’acide de Tchernobyl, le héros se réveille dans un monde accablé de chaleur, dans une ville où personne ne lui parle, entouré de personnes et d’animaux mutilés et déformés. Si l’on ne sait rien de ce qu’il se passe exactement, cela évoque forcément un monde post-apocalyptique désertique, un peu à la manière, en pire, du manga Trigun de Yasuhiro Nightow. Toxic nous rappelle que plus rien n’a de sens, qu’un jour où on se réveillera, boum Tchernobyl, boum Fukushima et que nous ne sommes que des Gregor Samsa complètement passifs. Charles Burns s’est amusé a publier une édition pirate de Toxic, tirée à quelques exemplaires, hommage aux contrefaçons chinoises. Là, les cases sont sens dessus-dessous et le texte en faux caractères chinois n’a absolument aucun sens. La perte de sens est alors totale et effrayante.

Quand EDF édite des BD sur le nucléaire…

A ces exemples récents, on peut aussi ajouter Au nom de la bombe, parue début 2010, et qui retrace les essais nucléaires français dans le Sahara dans les années 1960. Je pourrais également détailler une litanie de BD anti-nucléaires plus anciennes, dont un sacré nombre a été publié dans les années 1970. A cet égard, évoquons simplement All-Atomic Comics, parue en 1976, où une grenouille à trois pattes, symbolisant les anti-nucléaires, a maille à partir avec une ampoule antipathique qui représente le lobby pro-atomique. Le propos, étayé par des notes de bas de page, est là encore très clairement orienté contre l’énergie atomique.

Mais la BD ne sert pas que les anti-nucléaires. Les gouvernements et autres agences impliquées dans le développement de l’énergie nucléaire s’en servent aussi pour faire la promotion de leur action. EDF a ainsi édité plusieurs bandes-dessinées pédagogiques mise à disposition des professeurs français, comme par exemple Le Grand Secret (non, ce titre n’est pas ironique), où l’on apprend très simplement d’où vient l’énergie atomique. Les anti-nucléaires crient bien-sûr au scandale, à la propagande et à l’embrigadement de la jeunesse. Mais n’ayant pas eu ces albums entre les mains, je ne saurais en juger de la partialité.

Partial l’était en revanche le comic Power for progress, édité dans les années 1960 et évoqué dans le très bon ouvrage La propagande dans la BD. Produite par la Consumers Power Company, la bande-dessinée qui se veut impartiale est est “pur concentré de propagande” selon Fredrik Strömberg, l’auteur du livre sur la propagande. “On y voit ‘le club des sciences du collège Admas’ suivre avec moult soupirs de stupéfaction les explications de leur prof, un sosie de Clark Kent, lors d’une visite guidée dans une centrale atomique” nous raconte encore l’auteur.

Est-ce que les BD produites par EDF sont aussi lénifiantes? Mystère. En tous cas, l’auteur note avec malice que, comme je le pense aussi, les anti-nucléaires ont une longueur d’avance sur les pro-atomique en BD car aujourd’hui encore, un des personnages de fiction les plus célèbres à travailler dans une centrale est un modèle d’incompétence et de stupidité. Vous aurez, j’en suis sûre, reconnu Homer Simpson.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de la 4ème de couverture de Village Toxique, DR.

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11 septembre, 10 ans, 2 tours et une seule BD

Loin des hommages attendus, DMZ est probablement le comic qui raconte le mieux la dernière décennie d’histoire américaine.

C’était inévitable. A l’occasion des dix ans des attentats du 11 septembre 2001, à New-York, on croule sous les évocations commémoratives. On s’interroge à la radio sur ce que ces attentats ont changé dans le monde, on retrouve à la télé des survivants des tours jumelles 10 ans après, on lit dans la presse des chroniques des conflits d’Afghanistan ou d’Irak qui ont suivi la funeste journée. Une litanie d’images et de récits à en avoir la nausée tant elle est omniprésente mais qui donne la mesure de l’événement, que beaucoup d’historiens s’accordent à lire comme le véritable début du XXIème siècle.

La bande-dessinée n’échappe pas au cortège mémoriel (et moi non plus, du coup). Celà ne vous étonnera pas d’apprendre qu’en ce dixième anniversaire, une bande-dessinée conspirationniste sur les attentats du 11 septembre vient de sortir aux Etats-Unis. A travers un scénario assez commun de retour dans le passé, les thèses bien connues du complot néo-conservateur pour envahir l’Irak et l’Afghanistan, avec l’incontournable théorie de la structure des tours qui ne peut être ébranlée que par des explosifs, sont évoquées dans la BD. Presque drôle, en tous cas détonnant, par rapport aux hommages plus officiels, comme l’album édité par France Info et Casterman “12 septembre, l’Amérique d’après”, composé gentillet de dessins de presse et de textes de journalistes. Ca me rappelle la déception que j’avais eue en achetant, il y a maintenant plusieurs années, la BD de Spiegelman “A l’ombre des tours mortes. Là encore, l’hommage m’avait semblé assez attendu et pas très original.

Si on veut comprendre comment le 11 septembre a marqué une décennie de culture américaine, je crois que c’est moins vers ce genre d’albums que vers les comics grand public qu’il faut se tourner. Prenons par exemple Captain America, l’incarnation ultime du patriotisme américain, qui dans les mois qui ont suivi le 11 septembre s’est mis à combattre le terrorisme dans ses aventures. Et puis les années ont passé, les Américains se sont enlisés en Irak, la guerre et les mesures de restriction des libertés post-11 septembre de plus en plus critiquées. Au point qu’en 2006, le brave Captain change complètement son fusil d’épaule dans la vaste fresque Civil War. Développé sur une centaine d’albums, cet arc met en scène la promulgation d’un Super-Human Registration Act (Loi de recensement des Sur-Hommes), qui oblige les super-héros à révéler leur identité au gouvernement. Les vengeurs masqués se scindent en deux camps : ceux qui acceptent et ceux qui refusent la loi, directement inspirée du Patriot Act de l’administration Bush. Captain America se retrouve à la tête des rebelles…

Quand New-York devient zone de guerre

Mais s’il ne fallait retenir qu’une seule BD pour évoquer le 11 septembre, je dirais sans hésiter “DMZ“. Trois lettres qui signifient “De-Militarized Zone” -zone démilitarisée, donc- et qui donnent leur titre à ce comic qui fait de New-York une véritable zone de guerre. Le pitch en quelques mots: Matthew Roth, jeune journaliste indépendant, se retrouve plongé dans la DMZ, c’est-à-dire Manhattan, point névralgique d’une nouvelle guerre de sécession entre les Etats-Unis et les Etats-Libres d’Amérique. En suivant ce héros, le lecteur découvre New York sous un jour inédit: les immeubles sont en ruines, les murs sont couverts de graffitis et les snipers et les attentats abondent dans les rues. L’enclave qu’est devenue New York fait plus penser à la bande de Gaza qu’à la capitale économique américaine telle qu’on la connaît habituellement.

A travers les péripéties de Matthew, épisodes rythmées et nerveux comme les comics savent si bien en produire, c’est en fait toute l’histoire récente des Etats-Unis qui est réinterprétée. Comme si le scénariste Brian Wood avait avalé le 11 septembre, l’Afghanistan, Katrina, Falloujah, Abou Ghraïb, Obama, etc., les avait digéré et les avait tous inclus, d’une façon ou d’une autre, dans son récit. D’ailleurs, pour décrire son New-York en état de siège, Wood explique que c’est un mélange de “New York 1997, de Falloujah et de la Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina“. Le genre d’endroits où les histoires commencent par un crash d’hélicoptère (premier tome en français, clin d’oeil appuyé à la Chute du Faucon Noir) ou un attentat suicide à la voiture piégée (deuxième tome en français, l’Irak en plein Manhattan).

Matthew est journaliste: très vite va se poser la question de l’indépendance des médias, des pressions exercées par les services de renseignements. Puis il va mener une enquête sur Trustwell, une société militaire privée (SMP) qui agit dans la DMZ, sous contrat du gouvernement officiel, pour la protection de personnalités et la reconstruction de certains équipements. Un mélange d’Halliburton, la firme que dirigeait Dick Cheney et qui s’est gavée dans la reconstruction de l’Irak et de Blackwater, la SMP qui s’est rendue célèbre par ses nombreuses bavures en Irak. C’est justement une bavure qui l’occupe dans l’épisode suivant, avec une enquête sur le massacre d’une centaine de civils par des soldats américains. Et puis, dans une série d’épisodes sortie début 2009 -juste après l’élection de Barack Obama-, on suit justement l’avènement d’un nouveau leader dans la DMZ, un certain Paco Delgado, candidat électoral archi-populaire, issu de la zone et qui entend bien la représenter comme il se doit, mélange d’Obama et Hugo Chavez.

Le véritable génie de “DMZ“, c’est non seulement de reprendre les images clés de l’histoire des USA au XXIème siècle, mais de les transposer à New York, la ville où tout a commencé avec le 11 septembre. Car plus encore que Matthew, la véritable héroïne de cette histoire, c’est Big Apple. La ville est omniprésente, paradoxalement sublimée par les impacts de balles et les graffs, et elle est belle et bien vivante. Car il n’y a pas que des soldats dans la “DMZ“, mais aussi des artistes, des médecins, des mafieux, des fermiers qui font pousser du tofu sur les toits, et tout un tas de gens qui n’aspirent qu’à la paix. C’est là sûrement le message clé de l’œuvre: malgré la guerre, malgré l’horreur, la vie continue. Tout simplement.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de la couverture de DMZ M.I.A. #4, DR.

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