Enki Bilal avait-il prévu la tuerie en Norvège?

Un massacre systématique perpétré par une extrême-droite hallucinée. Ce qui s’est passé l’île d’Utøya rappelle beaucoup les Phalanges de l’Ordre Noir, de Bilal et Christin.

Bien-sûr, quand on repense aux évènements norvégiens de vendredi, la première image qui vient est celle d’un film d’horreur. Un tueur fou et costumé, grimé en policier pour mieux abattre ses victimes, le huis-clos sanglant d’une île dont on ne peut pratiquement pas fuir, le massacre froid et implacable d’adolescents réunis dans un camp d’été : il y a autant de Battle Royale que de Vendredi 13 dans ce qui s’est passé à Utøya. Mais si on laisse de côté le cinéma d’épouvante, le massacre en Norvège rappelle aussi les premières planches d’une bande-dessinée bien précise : les Phalanges de l’Ordre Noir, dessinée par Enki Bilal et scénarisée par Pierre Christin.

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La BD au secours de l’unité belge

Extrait de la couverture du Spirou n°3823, DR.

 

Spirou Magazine sort un numéro pour “sauver la Belgique”. Un propos politique exceptionnel pour la publication, qui donne la mesure de la crise que traverse le pays.

Sauvez la Belgique”. Le cri, à la en une du numéro 3823 de Spirou Magazine, en kiosques depuis ce mercredi matin, est aussi fort qu’il est rare. Alors que les Belges s’apprêtent à passer demain leur deuxième fête nationale consécutive sans gouvernement, le journal de bandes-dessinées des éditions Dupuis a décidé de se saisir de la question de l’unité politique de la Belgique. Une démarche pour le moins inhabituelle dans une publication où, d’ordinaire, on ne fait pas de politique. Un indice du degré de la menace d’éclatement de ce pays en deux entités distinctes.

La couverture annonce la couleur (du drapeau), en l’occurrence noir jaune et rouge. Le titre du magazine, habituellement uni, revêt pour l’occasion les trois teintes du drapeau national belge. Il surmonte un dessin de Bercovici assez réussi sur la crise qui traverse le pays. Sur un iceberg de la forme de la Belgique, un Lion, symbole de la Flandre, se querelle avec un coq, allégorie de la Wallonie. Alors que le pays se fissure sous leurs pieds, on aperçoit au loin Spirou sur un bateau, l’air visiblement attristé et mécontent par le spectacle qui lui est offert. “L’histoire d’une querelle extraordinaire” dédramatise à peine un sous-titre.

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Un chien plutôt qu’un musulman aux côtés de Superman

Un héros musulman devait accompagner Superman dans sa dernière aventure. Elle a été remplacée au denier moment par une histoire sans saveur avec… un super-chien. Polémique, forcément.

Muslims vs. Comics, épisode II. Il y a quelques mois, des conservateurs américains s’étaient offusqués qu’un épisode de Batman mette en scène un héros français d’origine algérienne et musulman. Selon eux, il ne représentait pas suffisamment la vraie France et il aurait mieux fallu un bon vieux paysan avec son béret et sa baguette. Une polémique qui avait été pas mal relayée dans l’hexagone (relire ici mon papier de l’époque).

Là, c’est globalement la même idée. Le mois dernier l’éditeur américain DC annonce que le prochain épisode de Superman, le #712, mettra en scène le super-héros en compagnie d’un certain Sharif. DC décrivait ainsi l’épisode: «Rencontrez le nouveau super-héros de Los Angeles: Sharif! Mais Sharif découvre que dans le climat culturel actuel (today’s current cutural climate), certaines personnes ne veulent pas de son aide, elles veulent juste le voir partir. Superman pourra-t-il aider Sharif et apaiser la foule, ou y-a-t-il des problèmes que The Man of Steel ne peut pas régler?»

Superman pour ramener la concorde entre les civilisations: joli programme. Sauf que DC annule finalement la publication et la remplace par une aventure avec un chien, Krypto the Superdog, dans laquelle, globalement, Superman sauve des chats. L’éditeur a expliqué que «l’histoire préalablement annoncée n’a pas été publiée car elle ne fonctionnait pas avec la trame générale de la série Grounded (la dernière en cours de Superman)».

Pour Chris Sims du site internet Comics Alliance, cette excuse est trop vague pour qu’on ne se pose pas des questions. Selon lui, Superman a été  mis en scène ces dernières années dans des scénarios tellement improbables comme “brûler des maisons de dealers de drogues avec sa vision de feu” ou “aider des aliens à construire une usine pour revitaliser l’économie”, qu’il parait difficile pour une histoire de ne pas respecter la ligne, puisqu’il n’y a plus de ligne.

Surtout, le site révèle que même des personnes directement impliquées, comme Chris Roberson, l’un des scénaristes, ont appris au dernier moment que l’histoire était annulée et remplacée par une autre.

De plus, Sharif n’est pas totalement une création, c’est une ré-interprétation d’un personnage déjà apparu en 1990. Et d’ordinaire DC n’a pas froid aux yeux. Pour preuve l’épisode récent avec le héros français et musulman dans Batman ou, en avril dernier, la volonté de Superman de renoncer à la nationalité américaine car il ne se reconnaissait plus dans la politique de son pays d’adoption.

“Islamophobie rampante”

Pour Comics Alliance, c’est justement dans ces derniers épisodes qu’il faut chercher la raison de l’évincement de Sharif. Après deux grosses polémiques “Batman aide des potentiels terroristes” et “Superman déteste l’Amérique”, DC n’aurait pas osé prendre le risque d’en créer une troisième. Peut-être moins pour des raisons politiques que purement mercantiles. A l’heure où DC cherche de nouveaux publics, la trame “Superman inspire un héros musulman pour faire le bien dans le monde” serait plus clivante que des histoires de chiens et de chats… Pour le blog Death and Taxes, tandis que le Sharif des années 90 ne posait pas de problème, «aujourd’hui le pays a succombé à une islamophobie rampante et DC doit tenir compte des critiques des conservateurs».

Deux points: il est tout d’abord fascinant de voir à quel point les super-héros sont devenus un enjeu de pouvoir aux Etats-Unis entre démocrates et conservateurs. Savoir que désormais DC recule par avance face à de potentielles polémiques est plutôt inquiétant.

Second point: la «question musulmane» en elle-même. La culture populaire américaine est en partie construite sur la notion de bien et de mal. L’islamiste (généralisé en musulman) est depuis le 11 septembre 2001 ce qu’était le Russe pendant la guerre froide: l’ennemi. Sauf qu’avec le communiste, c’était assez simple: pour qu’il rejoigne les gentils, il lui suffisait de passer à l’Ouest en adhérant aux valeurs du monde libre et capitaliste. Pour le musulman, c’est plus compliqué. Il ne peut pas décemment quitter sa religion, or, pour beaucoup de conservateurs, l’Islam est le mal.

Donc, pour eux, un musulman, s’il ne renie pas ses valeurs et sa religion, ne peut pas faire le bien puisque que ce sont ses croyances qui sont à l’origine de tous les problèmes. Accepter un héros musulman, c’est accepter que cette religion puisse faire le bien. Pour des conservateurs américains, «it’s complicated» comme on dit sur Facebook.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de la couverture de l’épisode #712 non-paru, DR.

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Gaston Lagaffe plus fort que Schleck et Contador

Le héros de Franquin tient une bonne place au panthéon du cyclisme en BD

C’est le même rituel chaque mois de juillet, et chaque mois de juillet je me réjouis de retrouver paysages verdoyants, traits tirés et casaques chamarrées dans la petite lucarne : le Tour de France bat son plein ! Pendant trois semaines, c’est la grande communion au bord des routes de l’hexagone, les exploits et les désillusions, les arrivées triomphales et les chutes vertigineuses, se succèdent. Et les gendarmes viennent ajouter une touche de dramaturgie supplémentaire en arrêtant de temps en temps un coureur suspecté de dopage. Le Tour de France, c’est la vie, et même un peu plus que ça.

Quoi de plus naturel que la bande-dessinée, avec un tel vivier d’histoires à raconter, se soit très tôt penchée sur le cyclisme? A l’instar d’autres sports comme le football (sur lequel je m’étais penchée ici) ou les sports automobiles avec un Michel Vaillant, le cyclisme compte lui aussi ses bandes-dessinées épiques et un peu premier degré (comme La Prodigieuse Épopée du Tour de France). A fortiori parce que le vélo est un sport très populaire, la BD ne pouvait pas manquer son rendez-vous avec le cyclisme. Les Pieds-Nickelés au Tour de France, sorti en 1956, peut apparaître comme l’exemple parfait de ce rapprochement entre deux cultures immensément populaires, à tous les sens du terme, qu’étaient le cyclisme et la bande-dessinée dans les années 1950.  C’est aussi un exemple typique de BD à gags, genre privilégié quand le neuvième art s’intéresse au cyclisme (les séries Les Cyclistes, Vélo Maniacs, ou la BD officielle du Tour co-scénarisée par Laurent Jalabert).

Gaston a-t-il inspiré Cancellara?


Mais une fois de plus, c’est à Franquin que l’on doit probablement les meilleurs gags sur le Tour de France. Avec son héros Gaston Lagaffe, c’est sans doute le dessinateur qui a le mieux saisi l’âme du Tour de France: c’est à dire un éloge commercial à la France profonde. Pour une publicité pour une marque de piles (rebaptisée ensuite “Bidule” dans le dix-neuvième album, la dernière parution autorisée par la famille de planches inédites), il met en scène Gaston dans plusieurs situations, dont plusieurs planches où notre héros aux espadrilles est sur un vélo. Là, évidemment, Gaston, sans effort, bat tous ses adversaires. Son secret: des petites piles dans le cadre du vélo, tellement puissantes qu’il n’a même plus besoin de pédaler.

On ne saura jamais si ce stratagème a inspiré le coureur suisse Cancellara, qui fut un temps soupçonné d’utiliser un vélo électrique (ce qui est évidemment interdit, rappelons le à nos amis béotiens).

Dans ces quelques planches Franquin saisit toute l’âme du tour, entre foule le long de la route qui acclame, surprésence de la “réclame” – ah la caravane du tour qui file derrière pendant des kilomètres et des kilomètres – et petits coureurs filous qui dépassent tout le monde.

Mais Franquin sait aussi se faire bien plus sombre quand il évoque le cyclisme. Parmi ses fameuses Idées Noires, l’auteur a consacré une de ses meilleures saynètes sordides au vélo. Dans un critérium quelconque, un coureur de queue de peloton lâche ses dernières forces dans une bataille qu’il sait d’ores-et-déjà perdue. La langue pendante, la sueur qui perle à grosses gouttes, il continue de pousser mécaniquement sur ses pédales alors que le peloton est déjà loin. Don Quichotte de la petite-reine contre les moulins-à-vent de la route.

Heureusement semble arriver le salut avec la voiture-balais, ce fameux véhicule qui récupère les coureurs qui se retrouvent hors-délais. Et tant pis si elle a des allures de corbillard…

Le coureur finira, on s’en doute, dévoré par les terrifiants extra-terrestres mangeurs de cyclistes. Ironie suprême, ils critiquent eux-aussi le dopage parce qu’il nuit aux qualités gustatives de leurs proies à pédales. C’est peut-être pour cela qu’ils s’attaquent à la queue de course, où l’on retrouve plus probablement les coureurs “propres“. En tous cas si j’étais lâchée dans une ascension sur la route du Tour, j’y regarderai à deux fois avant de monter dans la voiture balais…

Laureline Karaboudjan

Illustration : l’un des nombreux objets dérivés Gaston, DR.

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La BD fait sa crise d’ado

Incompris les jeunes ? Pas par la bande-dessinée en tous cas…

«Attention, le voici puissant, félin, redoutable, le Jeune. Suivant les moments de la journée, il arbore différentes parures. Il vit dans un monde qu’il ne comprend pas et qui ne le comprend pas». Le jeune, magistralement résumé il y a quelques années par une publicité La Poste. Incompris le jeune? Incompréhensible? Alors qu’en ce moment, la jeunesse se soulève en Espagne, en Grèce ou à Arcueil, que les jeunes font la révolution ou passent leur bac, le moment me paraît idéal pour se pencher sur le sujet. D’autant qu’un paquet de bonnes BD sur l’adolescence ou la post-adolescence viennent de sortir.

Parus chez Manolosanctis,  KrstR ou Dupuis, une flopée d’albums “générationnels” sont apparus sur les étals de nos libraires ces derniers mois. Des ouvrages qui traitent de la jeunesse lycéenne et étudiante, produits par des jeunes auteurs qui en sont souvent tout juste sortis et qui livrent un portrait souvent assez juste de cette fameuse génération “15-25”.

Pourtant, dans la BD  “traditionnelle”, les héros sont toujours jeunes. De Tintin à Spirou en passant par Ric Hochet ou Alix, tous ces personnages ont l’air d’être tombés dans une fontaine de jouvence. La raison est très simple : à l’époque où la BD s’adressait avant tout aux adolescents, il fallait des héros propres à l’identification. Le problème, c’est qu’ils ne sont jamais réels. Ils vivent des aventures hors du commun et sauvent le monde chaque dimanche avant de retourner à une vie banale le lundi matin. Ils ne sont que le prétexte à des évènements extra-ordinaires.

Quand le jeune devient le sujet principal et non le héros d’aventures qui dépassent sa condition, forcément, en première impression, il fait moins rêver. Il est rarement très courageux, souvent un peu lâche, voire passif. Il est mal dans sa peau et un peu obsédé par le sexe. Mais il est aussi oppressé par les contraintes qui réagissent notre société et, malgré tout ce que l’on dit, ne peut pas s’empêcher de se préoccuper de ses proches et de sa famille. Bien-sûr, la thématique n’est pas nouvelle (pensons au Retour au collège de Riad Sattouf par exemple, ou aux incontournables albums Tendre Banlieue) mais elle semble particulièrement en vogue en ce moment.

Si je prends par exemple  les Branleurs de Jules et Tom Fradet, il s’agit, comme le titre l’indique, de raconter l’histoire de deux mecs qui s’ennuient à Nantes. Alcool, joints. Il y a une fille aussi, mais bon, ce sont des branleurs, ils ne savent pas trop comment faire. L’adolescence banale de gamins de province. La même “normalité” traverse Une vie sans Barjot, un bon album que viennent de sortir Appollo et Oiry. Le héros, 18 ans, doit quitter sa ville de Province (encore!) pour “monter à la capitale”. La BD raconte sa dernière soirée sur la trame du voyage initiatique, de l’entrée dans l’âge adulte. Se mêlent le bar rock où l’on va boire des coups pour se donner l’impression d’être grand, le copain boutonneux et qui n’a jamais rasé son duvet, la fille dont on est amoureux depuis des années sans oser lui dire… Tout ceci pourrait paraître assez cliché, mais si on y pense bien, ce sont des lieux-communs qu’on a traversé aussi, malgré nous, étant ados.

Débauche et précarité

Dans Skins Party de Thimotée Le Boucher, il s’agit d’explorer, à travers le point de vue de différents personnages, une fête d’adolescents un peu trash. Evidemment, la sauterie, qui se déroule dans une grande maison au bord d’un lac, tourne mal entre sexe, drogues et violence. La BD va même un peu trop loin pour être crédible, puis qu’il y a une scène de viol incestueux involontaire (oui, oui :  elle porte un masque, elle dort, il est ivre) et des meurtres. Mais au contraire d’un reportage télé où l’on nous ferait la morale pendant 20 minutes, ici il n’y a pas de jugement, simplement des faits qui s’enchaînent. Et, quand bien même c’est peu crédible, le tout est assez réussi parce qu’on en ressort étourdi, mal-à-l’aise, exactement comme les jeunes personnages de la BD. Par certains aspects, la BD m’a fait penser à l’excellent diptyque du Roi des Mouches, où il est aussi question de mal-être adolescent, de drogues et de débauche. Le tout avec l’esthétique parfaite des dessins de Mezzo.

Dans Desert Park de Thomas Humeau, on refait le monde et on se suicide à la fin tandis que dans la BD feuilleton Les Autres Gens, une jeune étudiante se demande quoi faire de ses gains au loto alors qu’elle ne croit plus en grand chose. Génération No Future? Peut-être. Génération précaire? Sûrement. La blogueuse Yatuu vient ainsi de sortir Exploitée, la bd qu’elle a tiré de son blog où elle raconte son quotidien (traumatique) de stagiaire dans la pub. Une démarche qui rappelle celle de Leslie Plée qui avait raconté il y a deux ans dans Moi vivant vous n’aurez jamais de pauses son expérience dans une grande surface culturelle. La jeunesse d’aujourd’hui, et les manifs que j’évoquais en début de ce billet le rappellent, c’est avant tout une jeunesse précaire. La BD contemporaine se fait l’écho de cette réalité.

Rien d’étonnant à voir arriver autant d’albums qui traitent de ce même sujet et de sentir une certaine unité traverser toutes ces BD. C’est une même génération d’auteurs, confrontés aux mêmes difficultés, qui ont les mêmes genres d’amis qui galèrent, qui ont connu les mêmes expériences de jeunesse. Qui se sont fait, aussi, pour certains d’entre-eux, une place dans le monde de la BD via les blogs. Dans le style même, qu’il s’agisse du dessin ou des dialogues (souvent assez peu, de nombreuses cases silencieuses), on trouve des similitudes. Cette vague est par bien des aspects sympathiques.  Elle a toutefois un défaut: il est difficile pour le lecteur de distinguer un auteur d’un autre. Pas évident, dès lors, de sortir du lot.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait d’Une vie sans Barjot, Appollo et Oiry, DR.

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