Superman n’aurait pas tué Ben Laden

Le héros de comics était le surhomme de la situation à Abottabad. Sauf qu’il aurait livré Ben Laden à un tribunal.

Bien-sûr, un commando héliporté, suréquipé et surentraîné, dont on peut suivre les opérations en temps réel depuis une salle de la Maison Blanche, ça a de la gueule. Mais on ne m’ôtera pas de l’idée que l’homme, ou plutôt le surhomme, de la situation pour intervenir dans la résidence de Ben Laden, c’était Superman. Ne serait-ce qu’en terme de symbole, qui d’autre que Superman, incarnation suprême de l’Amérique, aurait été mieux placé pour mettre une trempe au super-terroriste? Après tout, au cours de la Seconde guerre mondiale, c’est bien le super-héros en rouge et  bleu que convoquaient les auteurs de comics pour rosser l’ennemi public numéro 1 de l’époque : Adolf Hitler.

Mais si Superman avait du intervenir au Pakistan, les choses se seraient probablement passées autrement pour Ousama Ben Laden. Et en tout état de cause, le terroriste n’aurait pas été tué. D’abord parce qu’il le peut : avec ses super-pouvoirs, nul doute que le héros dopé à la kryptonite aurait pu exfiltrer Ben Laden sans effusion de sang. Mais surtout, Superman n’aurait pas tué Ben Laden car ce n’est pas dans son éthique de tuer des gens. Car si le super-héros a la capacité d’intervenir sans donner la mort, l’inverse est tout aussi vrai. Pourtant, dans ses aventures, il me semble qu’à aucun moment celui qu’on appelle Clark Kent dans le civil ne tue un de ses adversaires. Car Superman est avant-tout un héros moral.

Je pourrais convoquer des philosophes pour traiter de la question. Spontanément, je pense à Nietzsche et ses concepts de volonté de puissance et d’Übermensch, mais également à Emmanuel Kant pour traiter de la morale. Mais certains font ça mieux que moi, comme ce professeur de philo américain qui n’hésite pas à utiliser une aventure de Superman comme exemple de la pratique du jugement au sens de Kant, ou, bien-sûr, l’écrivain italien Umberto Eco qui évoque le super-héros à propos de Nietzsche dans son livre De Superman au surhomme. Ce qui est certain, c’est que Superman, au-delà de ses muscles, incarne une certaine vision du “bien”, très empreint de tradition judéo-chrétienne ce qui explique son aversion au meurtre.

Superman aurait agi sous mandat de l’ONU

Superman à la place du commando américain à Abbottabad : très bien, mais Superman en a-t-il seulement envie? Rien n’est moins sûr depuis la parution de  sa 900ème aventure aux Etats-Unis, ou après une dispute avec le gouvernement américain, le Man of Steel envisage de renoncer à la citoyenneté américaine. Evidemment, les lecteurs conservateurs s’indignent de voir un des symboles des Etats-Unis tergiverser de la sorte. Car Superman, ne l’oublions pas, est l’incarnation absolue de l’ American dream. Parfait, puissant, sauveur des faibles et des opprimés, il est symbole de réussite et n’a pas de vice. Il est ce que l’Amérique voudrait être. Il a d’ailleurs été créé à une époque où le pays avait besoin d’espoir, dans les années 30, après la crise économique. Ses deux auteurs viennent eux de la Manufacturing Belt, de Cleveland, de la classe moyenne.

Si Superman renonce à la nationalité américaine, cela peut signifier deux choses. Soit cela veut dire qu’il n’a plus envie d’incarner ces valeurs primordiales. Soit il estime que les Etats-Unis ne représentent plus ces valeurs et qu’il faut donc s’en séparer. C’est plutôt cette deuxième option qui semble prévaloir puisque Superman explique dans cette aventure être “fatigué de voir mes actions interprétées comme des instruments de la politique américaine“. Aussi, si Superman avait du intervenir à Abbottabad, il l’aurait probablement fait sous mandat de l’ONU. Et l’on imagine mal une résolution des Nations Unies autorisant le meurtre de qui que ce soit, fusse Oussama Ben Laden.

Superman, ce communiste sado-maso

Ce n’est en tous cas pas la première fois que le super-héros fait des infidélités à l’empire. Dans l’excellent Superman Red Son, les auteurs se demandent ce qu’il serait adevenu si Clark Kent était né en URSS. Grace à sa super intelligence, il finit par diriger une nation qui crée un communisme juste et parfait, et le répand à travers le monde. Un seul pays résiste alors à la doxa mondiale : les Etats-Unis capitalistes.

Autre anecdote, dans les années 50, Joe Shuster, l’un des deux créateurs, alors en difficulté financière, illustra anonymement un recueil de nouvelles SM avec des personnages ressemblant comme deux gouttes d’eau à Clark Kent et Lois Lane. On peut y voir le premier fouettant la seconde, manière narquoise de prendre ses distances avec les valeurs de Superman (à lire sur le sujet un long papier dans le dernier numéro de la revue L’imparfaite).

D’autres héros aussi ont déjà marque leur distance avec le gouvernement des Etats-Unis. Il y a quelques années, un autre symbole des Etats-Unis, Captain America, s’érigea contre le Super-Human Registration Act (Loi de recensement des surhommes) une métaphore évidente du Patriot Act de l’administration Bush. Dans le crossover Civil War, Captain America prend même la tête des réfractaires à cette nouvelle législation. Ils finissent d’ailleurs par affronter les troupes loyalistes menées par Iron Man dans un combat épique en plein New-York.

Ces libertés prises avec la politique officielle américaine par les super-héros déplaisent généralement aux conservateurs, qui considèrent grosso modo que les maisons d’édition de comics comme Marvel ou DC Comics sont des repères de démocrates ébouriffés. Ils ont donc le sentiment que leurs supers-héros sont confisqués et mis au service d’une idéologie partisane. Les supers-héros ne sont plus l’Amérique, ils sont devenus une vision de l’Amérique, et cela ne plaît pas forcément à tout le monde. Les conservateurs ont ainsi récemment mal pris qu’un héros français et musulman vienne seconder Batman ou que le nouveau dessin de Superman fasse passer Clark Kent pour un vampire hipster des quartiers branchés de New York, loin de son image virile et campagnarde originelle.

Il est loin le temps du Comic Code Authority, où une véritable censure s’exerçait sur les publications. Des regrets?

Laureline Karaboudjan

 

23 commentaires pour “Superman n’aurait pas tué Ben Laden”

  1. Je suis tombé tout à fait par hasard sur cet article. Très pertinent et très bien documenté. Un régal!

  2. Cet article vient de me faire revivre ma tendre enfance ou toutes mes copines et moi revaient d’etre Superman et SuperWoman.
    Merci LK

  3. Juste en passant : Superman n’est pas dopé à la kryptonite. C’est justement la seule chose qui l’affaiblisse. S’il le faisait, il serait mort.

    En revanche, il est dopé au soleil, c’est ce qui lui donne ses pouvoirs (rapport au fait que sur Krypton, le soleil est rouge).

    Bon article ! Le passage sur Civil War mériterait même un gros approfondissement avec notamment la figure de Spider-Man qui, au départ loyaliste, entre dans la résistance après avoir vu une prison sordide faite pour les réfractaires et super-villain : figure de Guantanamo ? C’est certain.

  4. Petite précision : il est arrivé une fois à Superman de tuer, ou plutôt de ne pas empêcher la mort d’un vilain. Cela a créé un traumatisme chez lui qui a abouti sur le fait qu’effectivement il ne tuera point/plus.
    Autre exemple d’indignation des conservateurs : la couleur de Heimdall dans le film Thor. Quant au Nightrunner (le Batman français d’origine maghrébine pratiquant le parkour), la polémique autour de lui a assez enflé pour que DC Comics envisage de le réutiliser.
    En tout cas, merci beaucoup pour cet article !

  5. @Billy : Oui, c’est un abus de langage en effet. Je corrige ça tout de suite ! :)
    @BTO : Vous avez la référence précise ? Ca m’interesse… Par ailleurs, le fréquence de plus en plus grande des polémiques concernant les créations de Marvel ou DC me laisse un peu pantoise. Je pense notamment que les coups de provoc font partie d’une stratégie de com’ délibérée des maisons d’édition. Mais il y a aussi une vraie fracture idéologique, que j’évoque dans mon post, entre démocrates et républicains sur les valeurs américaines. Les super-héros deviennent ainsi un enjeu de taille dans cette bataille.

  6. Kill Bin 3 : le trauma d’Obama

    Regardez-le bien, il réfléchit…
    Et pourtant il a tout fait pour en arriver là !
    Mais on dirait qu’il hésite… on dirait qu’il doute…
    On dirait qu’il redoute…
    Quoi ? Qui ?
    Obama a peur de Dieu … et ça crève les yeux…
    Il n’a qu’un mot à dire, mais il ne le dira pas avant de réunir ses témoins de Jéhovah…
    pour ne pas être le seul à le dire, pour ne pas être le seul… à prononcer la terrible sentence…
    Le bourreau pèse soudain plus lourd que ses trois mille victimes.
    Mais il sent bien que les faits ne sont pas interchangeables, ni les raisons comparables, ni les hommes semblables…
    il veut l’achever parce qu’il a été élu pour assumer ce genre de guerre mais… il va hésiter encore…
    un instant, parce que le Nobel de la paix vient de s’apercevoir qu’il n’a pas le droit de se substituer à Dieu !
    La justice a un sens… pas la vengeance…
    Adieu Oussama… mais si Dieu existe… on peut se dire aussi : adieu Obama !

    http://www.lejournaldepersonne.com/2011/05/kill-bin-3/

  7. Dans ses deux incarnations cinématographiques récentes, Iron Man lui-même prend ses distances avec la politique américaine. S’il continue à incarner une certaine vision de l’American Way of Life, il décide de changer ses objectifs lorsqu’il découvre que ses activités industrielles servent à tuer les soldats qu’elles étaient censées protéger. Dans le deuxième opus, il claque la porte d’une commission sénatoriale en refusant de livrer la technologie Iron Man à l’Oncle Sam. Comme quoi, même le plus patriote des superhéros développe une conscience.

    D’ailleurs il est assez amusant de remarquer que si les adversaires d’Iron Man version cinéma sont assez représentatifs de l’adversaire-type de l’imaginaire américain (des guerriers afghans assimilés et un russe alcoolique, vivent les clichés), dans aucun des deux opus cette caricature n’est exploitée pour dire que les musulmans et les russes sont méchants: dans le premier, c’est le CEO de Stark Industry qui contacte les kidnappeurs, dans le second c’est une vengeance personnelle.

    Alors, Tony Stark va-t-il lui aussi se mettre à voter pour ces saloperies de commu… euh pour les démocrates?

  8. “Je pense notamment que les coups de provoc font partie d’une stratégie de com’ délibérée des maisons d’édition.”

    Celà reviendrai à dire que des gens issues de grandes écoles de com’ / gestion dont le seul but dans la vie est d’amasser du fric et enculer des gens seraient à la tête des groupes Disney et Warner Bros. IN-CON-CE-VA-BLE.

  9. Merci pour… uh… well, that’s the extent of my French. But I appreciate the link to my blog in the article!

  10. Bonjour,
    Je trouve l’article très intéressant. Un peu d’actu, une pointe de philosophie et du divertissement. Il me fait néanmoins penser au discours de Bill dans Kill Bill 2 sur les supers héros. Celui-ci nous raconte que Superman est le seul super héros qui met un costume pour devenir humain. Son costume : c’est Clark Kent, qui est donc une critique de l’américain moyen (sans l’embonpoint). Si Superman aurait épargner Ben Laden, vous pouvez être certain que Clark Kent l’aurait envoyé se faire écarteler.

    Tout cela pour dire que les supers héros sont le reflet de notre société et que j’ai aimé cet article.

    A +

  11. Bonjour,
    Comme les autres félicitations pour ce très bon papier.
    Civil War de Marvel est peut être le crossover qui a donné une conscience politique bipartite aux super-héros. Il est donc normal que le débat soit vif aux Etats Unis. Il est d’autant plus intéressant que les maisons d’éditions ne cèdent pas aux conservateurs.
    Savez vous si le fait que le personnage de Nick Fury dans les films Marvel joué par Samuel L Jackson ait fait parlé alors qu’il est blanc dans les comics ? Je pose la question sans arrière pensée raciste ou ethnique (vu que le sujet est assez chaud en ce moment en France) mais juste en fan qui adore ce personnage.

  12. Aucune idée pour Nick Fury. Personnellement, mettre un acteur noir pour jouer un dieu scandinave (le cas d’Heimdall) ça me semble un peu… étrange. On peut dire ce qu’on voudra, un viking c’est quand même plutôt pâle de peau en général! De là à trouver ça inacceptable, quand même pas.

    C’est beaucoup moins étrange pour Nick Fury, des américains noirs il y en a quand même quelques uns…

  13. @ greg : Pour Nick Fury c’est juste une question de similitude avec la BD. Quand on est fan on aime bien comparer entre l’originale et une adaptation. Et pour Nick Fury, je crois que la première fois c’était dans le premier Iron Man, ca se voit. On peut garder Samuel L Jackson car je n’irai pas jusqu’à rappeler David Hasselhof ^^

  14. Mais Wonder woman n’aurait pas hésité. Les comics sont le reflet de la société: Batman est devenu le Dark Knight que l’on connait sous Reagan, Punisher répondait à une peur montante de la violence urbaine quand il est devenu l’icône que l’on connaît… Et le plus interessant est que Superman ne l’aurait pas tué car…OBL n’existe pas dans l’univers DC. Marvel a””intégré”” le 11 septembre dans son numéro (et produit à vif) de Spiderman 36. Il reste à savoir si on lira une allusion à sa mort dans un futur numéro.

    Quant à Civil War, cette pépite a montré que le comics avait toujours ses valeurs de protestation (hégémonie bushienne, patriot act), avant que les évènements postérieurs (dans le comics) viennent tout ruiner

  15. Superman ne l’aurait pas tué mais le Punisher lui aurait torturé Bin Laden avant de lui fourrer des Knacki Herta 100% pur porc dans le cul et de l’écraser dans une presse hydraulique. Bref, Oussama avec deux balles dans la tête, il s’en tire pas mal globalement et même pour pas cher!!

  16. Coté superhéros ou héros tout court de bande dessinés ”politiquement incorrect”, on peut dire qu’ils se sont multplié depuis les années 1990 :)

    Les ”Losers” de Diggle et Jock sont une agence tout risques ennemie mortelle d’une CIA trafiquante de drogues et d’armes; ”Autority” montrent des superhéros voulant ”changer le monde” et luttant contre des gouvernements corrompus et une ”élite” manipulant la société; l’équipe ”StormWatch” dans le même univers désingue les métahumains incontrôlables et dans l’épisode ”Team Achilles” liquide le conseil de sécurité secret de l’ONU tirant les ficelles du ”Machin” en sous main, plus ancien ”V” – pas la série TV – reste une référence du 8e art, et coté nippon, ”Akira” reste, à mon humble avis, The Best Of :).

    Tout ce beau monde n’aurait eu aucun problème de conscience à aider Ben Laden à rejoindre son créateur :)

  17. pas mal de super-héros n’aurait pas tué bin laden… même captain america. Il n’ y a que le punisher mais est-ce un super-héros ou un super-vilain ou un personnage à part entière au même titre que moon knight.

    Et puis arretez vos conneries avec nick fury, lisez des comics avant de parler personne ne connait les ultimates??

  18. @ purée : Pour Nick Fury, c’est juste une histoire de retranscription fidèle aux comics. Quand tu aimes un perso, ca fait juste chié de le voir différemment à l’écran.
    C’est justement un débat de vieux lecteurs donc rien à voir avec les Ultimates qui sont à mes yeux une hérésie (en tant que vieux lecteur). Mais qui ont au moins l’avantage de permettre à un jeune lectorat de ne pas courir les vides-grenier pour acheter les vieux Semic, voir Lug.

  19. “[…]Et l’on imagine mal une résolution des Nations Unies autorisant le meurtre de qui que ce soit, fusse Oussama Ben Laden.[…]”

    L’explication concernant la mort de Ben LADEN est celle là , j’ y ai pas pensé à l’onu en particulier , bien trouvé .
    Ils s’en serait sortit ou aurait moisit en prison , ça aurait été un camouflet pour les usa et les familles des victimes auraient conspuées OBAMA .

  20. Pour NIck Fury, c’est encore plus marrant. Les créateurs de la version Ultimate voulait en faire un afro-américain, et ils voulaient la gueule de Jackson. Du coup dix ans plus tard, quand il s’agit de prendre l’acteur pouvant incarner le super-héros… le choix était logique 😀

  21. “Et l’on imagine mal une résolution des Nations Unies autorisant le meurtre de qui que ce soit, fusse Oussama Ben Laden.”

    FAUX! Le Recours a la force par l’ONU c’est le droit de tuer ! Il faut juste respecter les conventions de geneve.

    1) Les tortionnaire nazis capturé durant la 2nd guerre mondiale ont été comdamnés a MORT ! et cela au nom des alliès vainqueurs et de la tres jeune ONU …

    2) L’autorisation de la force par l’ONU autorise le meurtre de l’ennemi.
    exemple: l’ONU autorise le recours a la force en Lybie. et HOP les européens envoient des avions et Khadafii se fait bombarder dans son bureau ! A mon avis, ce n’etait surement pas pour l’aider a faire le barbecue du week end, c’etait dans le but clair de le tuer…

    Meme les casques bleues ont le droit de tuer lorsque il se font agresser. les CB sont des forces d’interposition, proteger les civil les nourrir, les soigner

    L’ONu a un objectif de resoluton de conflit, et bien pour resoudre les conflits, l’ONU envoie des forces armées…
    Si il y a des armées de pays membres volontaire, ( comme la France, Grande bretagne, Russie, USA, et autres ) et que l’onu ne trouve rien a redire contre elle, on envoie les armées des pays…

  22. […] la droite ligne de mon article précédent sur Superman n’aurait pas tué Ben Laden, un détournement amusant de la désormais célèbre photo de la Situation Room avec tous les […]

  23. @EP Dans le cas de la Lybie, l’ONU a clairement eu raison d’autoriser l’intervention de la France. Kadhafi était clairement en train de tuer son peuple qui se défendait avec des moyens rudimentaires. Il n’a jamais écouté la voix de son peuple et celui-ci a clairement besoin d’être écouté. Pour une fois que l’ONU peut intervenir… Bien sur, il doit y avoir des enjeux économiques (voir personnels) entre Sarkozy et Kadhafi mais au final j’espère que se sera le peuple qui profitera des bienfaits du départ de Kadhafi.

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