Grand Prix d’Angoulême pour l’américain Art Spiegelman

Voilà, les Fauves sont tombés à Angoulême. Je les commenterai dès demain. Pour l’heure, j’ai du sommeil à rattraper!

A noter, avant de détailler le palmarès, que le Grand Prix, qui récompense un auteur pour l’ensemble de sa carrière, a été décerné à l’américain Art Spiegelman. L’auteur de Maus présidera le festival (et en dessinera l’affiche) l’année prochaine, après Baru cette année. Le Grand Prix est la plus haute récompense francophone qu’un auteur de BD puisse recevoir.


Fauve d’Or d’Angoulême

Cinq mille kilomètres par seconde, de Manuele Fior (Atrabile)


Prix du Public

Le bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh (Glénat)

Prix Spécial du Jury

Asterios Polyp, de David Mazzucchelli (Casterman)

Prix de la Série

Il était une fois en France, de Fabien Nury et Sylvain Vallée (Glénat)

Prix Intergénérations

Pluto, de Naoki Urasawa et Osamu Tezuka (Kana)

Prix “Regard sur le monde”

Gaza 1956, de Joe Sacco (Futuropolis)

Prix de l’Audace

Les Noceurs, de Brecht Evens (Actes Sud)

Prix Révélation
Deux albums ont été récompensés!

La Parenthèse, d’Elodie Durand (Delcourt)

Trop n’est pas assez, d’Ulli Lust (Ca et là)

Prix du Patrimoine

Attilio Micheluzzi

«Architecte italien reconverti tardivement à la BD, Attilio Micheluzzi avait herité d’une tradition américaine ayant pour emblème Caniff. Son dessin d’un classicisme impeccable, servait un sens de la narration remarquable.» (lire sa bio plus complète sur le site des éditions Mosquito). Selon Wikipédia, le prix du Patrimoine (les prix à Angoulême, c’est jamais très clair), «récompense le travail d’un éditeur de langue française autour de la réédition ou de la première édition d’une œuvre appartenant au patrimoine de la bande dessinée mondiale». Je n’ai pas trop compris ce que ça veut dire, mais, en gros, ça récompense une œuvre étrangère que vous n’avez pas lue mais qu’il faudrait.


Prix Jeunesse

Les Chronokids T.3, de Zep, Stan et Vince (Editions Glénat)

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Déambulations à Angoulême

Tout le week-end, le live du Festival International d’Angoulême. Actualisation régulière, garantie par Gaston Lagaffe. Je reviens dimanche après-midi vers 16h, pour les résultats en direct.

Samedi 28 janvier:

18h. Debout les damnés de la terre

Gangs of Longwy

Je retraverse la Charente (le musée d’Angoulême est sur la rive opposée à la vieille ville) pour rejoindre une nouvelle expo, mystérieusement intitulée “DLDDLT“, pour “debout les damnés de la terre“. Derrière cet acronyme marxisant se cache une exposition dédiée à l’oeuvre du président du jury Baru. On retrouve donc des ouvriers, immigrés ou non, des loubards blafards et des gamins rigolards. Et quelques citations de l’auteur, un peu pompeuses : “J’ai fait de la condition ouvrière mon sujet permanent. La BD est mon désir de faire et de dire quelque chose qui me paraît essentiel, un besoin de prendre la parole. Je ne dessine pas parce que je le veux mais parce que je le dois“.

La scénographie est plutôt réussie même si j’avoue avoir du mal à regarder des planches encadrées, surtout si elles ne sont pas mises en perspectives (via une expo comparative par exemple). Mais ne serait-ce que pour le flipper des années 1960 (où je me suis prise une dérouillée par un gamin), ça valait le coup d’y faire un saut.

16h. Détournements mineurs

“Qui m’a volé mon Donut?”

Si l’expo sur Troy de ce matin était dispensable (la queue devant est pourtant immense), ce n’est pas le cas de celles sur les parodies à la cité de la BD d’Angoulême. Détournements, pastiches et autres hommages sont étudiés à travers de nombreux exemples, étonnants ou hilarants. Le travail de Robert Sikoryak, par exemple, m’a beaucoup marquée. Il s’attache à réunir des références littéraires et BD dans un seul dessin, comme ce génial Action Camus qui mélange Superman et l’Etranger. On retrouve aussi des mélanges entre la BD et la peinture, à l’instar d’un Homer munchisé par Matt Groening (voir ci-dessus) où du Chat de Gelluck qui se prend pour la Joconde.

Impossible de ne pas évoquer aussi Mad magazine, qui s’est fait une spécialité des parodies en bande-dessinée, et le français Gotlib qui a truffé ses Rubriques-à-Brac du genre. Et puis, bien sûr, les nombreuses parodies érotiques voire pornographiques de Tintin, Lucky Luke ou des Schtroumpfs.  Allez, une autre de Sikoryak qui m’a bien plu :

14h. « On n’est pas des philosophes mais des instigateurs de doute »

Rencontre avec Fabien Vehlman et Gwen de Bonneval, les auteurs du Dernier Jour d’un Immortel, sélectionné cette année à Angoulême. Une BD que j’ai beaucoup aimée, et dont je vous ai déjà parlé ici. Le scénariste Fabien Vehlman a ainsi explicité son projet de science-fiction: “On s’en fiche de la technologie, de comment ça fonctionne. On laisse ça à ceux qui font de la hard science. S’il y a des extra-terrestres dans notre BD, c’est pour étudier le rapport à l’Autre“.

Avec sa portée philosophico-psychologique, le Dernier Jour d’un Immortel étudie de grands thèmes tels que l’immortalité, la relativité des cultures ou encore l’influence des nouvelles technologies. Dans la BD, les humains peuvent avoir autant de clones qu’ils veulent, qui vivent une autre vie et avec qui il peuvent fusionner pour emmagasiner leurs expériences. Le problème, c’est que ce faisant ils perdent leurs souvenirs les plus anciens. “C’est le fantasme de vivre plusieurs vies, que l’on a déjà avec les téléphones portables, explique Fabien Vehlman. Mais il y a un prix à payer à celà“. Quitte à parler de prix, espérons que le Dernier Jour d’un Immortel en aura un demain…

13h.

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Riyoko Ikeda: «Je voulais que la rose de Versailles s’adresse à un public adulte et je savais que c’était différent, presque révolutionnaire.»

12h. « On va parler de bande-dessinée honteuse »

IMG_1522Cet homme est parfaitement sain d’esprit, si si.

Vous connaissez l’éditeur de BD le plus censuré en France? Bernard Joubert (dont je vous ai déjà parlé dans ce post sur la censure) s’est proposé de le faire découvrir au cours d’une conférence dont le festival d’Angoulême a le secret. Il a ainsi conté l’histoire d’Elvifrance, éditeur de pockets de BD de genre érotico-épouvante, frappé en 22 ans d’existence de 700 arrêtés d’interdiction. “C’est un record” commente malicieusement Bernard Joubert.

On va parler de bande-dessinée honteuse, de BD vite lue, vite jetée, vite réalisée“. Le conférencier avait annoncé la couleur, et je n’ai pas été déçue. Quel régal pour les sens (et souvent les zygomatiques) que de découvrir les couvertures de Lucifera, Prolo (dessinées pour certaines par Manara), Terrificolor (sous-titré Mort en polychromie) ou encore d’Hitler, mort oublié, une uchronie qui a valu les réprimandes de Georges Marchais à l’Assemblée nationale.

Autant d’ouvrages à retrouver sur ce site, et dont je ne résiste pas à vous faire partager une couverture. Je reviendrai sûrement plus tard, et plus en détail, sur l’histoire des éditions Elvifrance. Passionnant.

11h.

Image 18Petit saut à l’exposition sur le monde de Troy (Lanfeust, Trolls de Troy, etc) qui fait le plein. A part se faire prendre en photo devant un troll taille réelle ou jeter un oeil sur quelques parodies artistiques, ça n’a que peu d’intérêt.

10h. « On peut faire des histoires d’amour de lesbiennes et plaire à tout le monde »

(Le Gaydar de Cab)

La scénariste Blan, et les auteurs Cab et Soizick se demandent dans un débat organisé au théâtre s’il y a un genre lesbien dans la bande dessinée. Avis mitigé selon les intervenants, Soizick ayant peur notamment que la création d’un genre y enferme les lesbiennes. Elle souhaite plutôt que l’on trouve des lesbiennes dans des Bds, et des histoires de lesbiennes à vocation universelle. Pour Cab, “on peut faire des histoires d’amour de lesbiennes et plaire à tout le monde“.

Tout l’enjeu est là. Petites, chacune d’elles explique la difficulté à s’identifier à des héros hétérosexuelles, qu’il y a toujours un moment d’adaptation. “J’aurais bien aimé qu’on me confirme qu’Alix était gay“, explique Soizick.

Inspirées par des auteurs comme Alison Bechdel et Roberta Gregory, elles n’ont pas de mots assez durs contre la “Bd de filles”, incarnée selon elles par Pénélope Bagieu. Pour elles, l’auteur de Cadavres exquis (où l’héroïne devient pourtant lesbienne au final) fait beaucoup de mal à l’image de la femme. Pour Blan, “si les jeunes filles lisent Pénélope Bagieu, si elles se reconnaissent là-dedans, elles ont forcément l’impression d’être un peu nunuches, un peu pétasses“. Soizick en rajoute une couche, estimant “que les filles qui aiment ça ont douze ans d’âge mental“.

Le blog de la P’tite Blan.

Les chroniques mauves, le projet de Soizick.

Le site de Cab.

8h40.

Les fans font la queue alors que les différents salons et expos n’ouvrent qu’à 10 heures. Il pleut.

Vendredi 27 janvier

19h. Les 25 ans de Delcourt, «Oh….»

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Les éditions Delcourt fête ses 25 ans dans la salle Franquin. Au programme, dessins improvisés de la part de Richard Guérineau ou de Mathieu Sapin pour faire l’apologie en musique du fondateur Guy Delcourt et de ses publications. Mi-mégalo, mi-auto-dérision, c’est au final plutôt amusant. Ah le passage sur les filles perdues d’Alan Moore… Oh…(soupirs langoureux).

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17h. «La culture visuelle est très faible en Roumanie»

Roumanie

(Jeu : comptez les bières cachées dans cette image)

Sur un stand, je rencontre des auteurs roumains de BD underground. On discute un peu de l’état de la bande-dessinée en Roumanie. “C’est assez récent la BD underground en Roumanie, m’explique Sorina Vazelina (“comme la vaseline“), une jeune dessinatrice. Ca n’a pas 10 ans. Le problème, c’est qu’on sort de toute une période communiste au cours de laquelle les gens se sont concentrés sur la BD pour enfants. Comme il était impossible de faire de la critique politique, d’évoquer tout un tas de sujets de société, les gens se sont réfugiés là-dedans. Mais du coup, aujourd’hui, on a du mal à sortir de cette image“.

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Sorina a étudié aux Pays-Bas mais est retournée en Roumanie pour vivre de ses dessins, ce qu’elle voit comme “un challenge. La culture visuelle est très faible dans mon pays, les affiches publicitaires dans la rues sont moches” assure celle qui fait également du design pour gagner l’argent que la BD ne lui rapporte pas. Mais Sorina, tout comme ses collègues sur le stand ne se plaignent pas outre mesure : l’Institut culturel roumain a édité certaines de leurs planches dans un recueil, The Book of George, afin de promouvoir la nouvelle vague roumaine. Même si, du coup, les planches sont en anglais.

Leur site: HardComics.Ro

16h.

Du haut de cet immeuble, Titeuf me regarde. C’est le premier à m’accueillir à Angoulême, pour ce week-end de Festival international de la bande-dessinée.

Titeuf

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Le Capital, un manga comme les autres?

Capital

L’œuvre de Karl Marx et Friedrich Engels sort en manga, préfacé par Olivier Besancenot.

«La ligue à Léon, j’ai lu Le Capital, la ligue à Léon, j’ai lu Le Capital, en bande-dessinées la ligue, la ligue…». C’est au cours de mes jeunes années étudiantes que j’ai découvert La ligue à Léon, cette chanson qui moque la LCR sur l’air de la digue du Cul. Les trostkistes y étaient censés militer à Nanterre et vivre à Neuilly, ou bien lire l’oeuvre théorique fondatrice du marxisme en BD. Figurez-vous qu’à partir de mercredi, ce sera possible, puisque Le Capital sort en France sous la forme d’un manga édité par Soleil.

Le Capital adapté en BD, il y a de quoi faire lever plus d’un sourcil. Le texte de Marx, terminé par Engels, traîne une réputation (assez juste) de texte aride et long comme un jour sans pain, malgré sa dimension fondamentale. De plus, c’est un texte théorique, un essai dépourvu de scénario et de personnages comme le serait une fiction. Bref, a priori il n’y a pas pas plus de chances que Le Capital fasse une bonne bande-dessinée que les Fondements de la Métaphysique des Moeurs soient un jour adapté en dessins-animés. Comme le note le leader du NPA Olivier Besancenot dans la préface, «Si Le Manifeste du parti communiste(1848), autre grand texte de l’auteur, est largement lu, Le Capital, au contraire, traîne dans le sillage de son succès la réputation d’être inaccessible.»

Pourtant, le manga tiré de l’oeuvre de Marx est plutôt agréable à lire. Les auteurs (qui ne signent pas, laissant le seul nom du philosophe allemand sur la couverture) ont imaginé une histoire pour mettre en scène les idées communistes du Capital. On suit donc le parcours de Robin, fils d’un fromager, qui rencontre un investisseur qui lui propose de faire passer sa modeste fromagerie au stade de l’usine capitaliste. Malgré les réserves de son père, Robin se lance dans l’aventure avec le but assumé de devenir riche (il est traumatisé par le souvenir de sa mère, morte faute d’argent pour la soigner) et de séduire la fille de banquier dont il est amoureux. Mais plus ça va, plus il va raisonner en termes de marges bénéficiaires plutôt que de lait caillé. Et devoir affronter la colère d’ouvriers qu’il presse de plus en plus.

Ca c’est pour le premier tome. Le tome 2 se veut plus théorique, et son personnage principal est Engels lui-même, qui se fait fort de traduire en concepts l’histoire qui a été présentée dans le tome 1. Le tout créé un ensemble à la fois didactique et distrayant. Ce n’est pas surprenant: le genre du manga manie à la perfection les histoires pédagogiques. On peut tout apprendre avec les mangas, de l’oenologie à la cuisine des sushis en passant par l’histoire de l’Egypte antique. Notons que l’éditeur japonais original du Capital en manga s’est fait une spécialité d’adapter des grands classiques: on lui doit aussi Crime et Châtiment de Dostoievski, Ulysse de Joyce ou… Mein Kampf !

S’il est peu probable de voir un jour l’oeuvre d’Hitler éditée en BD en France, le Capital n’est apparement qu’un début pour l’adaptations d’oeuvres communistes. Car au-delà de la grande tradition de la bande-dessinée rouge (Pif Gadget, Vaillant, etc.), des formes plus récentes de BD s’attachent à propager l’idéologie communiste. En manga pour le Capital donc, en comics pour le manifeste du Parti communiste. Une BD tirée de l’autre grand succès de Marx vient en effet de sortir outre-Atlantique, et doit être disponible en France dès cette année. A voir la bande-annonce, il y l’air d’y avoir du sport :

Toucher un jeune public

Si Das Kapital est publié en manga, c’est pour toucher et convaincre le jeune public, peu susceptible de se plonger dans des longs textes théoriques (et même souvent plus fans de mangas que de bandes dessinées). Après, il n’est pas certain que la manière de raconter permette de s’identifier aux ouvriers martyrisés. Si ce n’est pas précisé, l’action se passe clairement au XIXème siècle, dans une fabrique de fromage de surcroît, peu susceptible d’être le boulot des jeunes d’aujourd’hui. Sauf peut-être à Roquefort-sur-Soulzon. Il aurait été intéressant de situer l’histoire au XXIème siècle, dans un call-center par exemple, ou un supermarché, nos usines modernes. Olivier Besancenot, dans la préface, vante pourtant la pertinence de cet ouvrage, estimant qu’il est un «bon GPS sur le chemin de l’émancipation»:

“Le Capital a été échafaudé à partir de l’observation du monde – qui n’a pas fondamentalement changé depuis –, et dont les crises à répétition désagrègent toujours la société plus de 140 ans après sa parution. Il se dit même que certains capitalistes lisent Marx en douce pour tenter de comprendre ce qui leur arrive. Garde donc précieusement les deux volumes de ce manga, ton employeur pourrait bien avoir envie de te les voler. C’est un bon GPS sur le chemin de l’émancipation.”

Au contraire, l’éditeur Soleil, qui publie le texte et avec qui j’avais discuté de cette prochaine parution au dernier festival Quai des Bulles à Saint-Malo, n’a pas dit au revoir au capitalisme avec cet ouvrage. La maison d’édition estime juste que c’est un texte très important, et qu’en cette période de crise, il y a une demande pour le redécouvrir . Sans vouloir chercher une explication sous chaque bouse de Pétaure, on sait toutefois que le fondateur de Soleil et propriétaire du Racing Club de Toulon, Mourad Boudjellal, ancien gamin d’un des quartiers pauvres de la ville, se sent l’âme à gauche, s‘étant même brièvement engagé auprès du PS en 1995.

«La ligue à Léon, j’ai lu le Capital,
La ligue à Léon, j’ai lu le Capital
En bandes dessinées, la Ligue, la Ligue
En bandes dessinées, la Ligue à Léon Trotsky !»

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de la couverture du Capital, tome 2, DR.


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Le Batman français est un musulman du 9-3

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Les Américains se demandent si l’acolyte français du super-héros peut être musulman, d’origine algérienne et de Clichy-sous-Bois.

La maison d’édition DC, qui domine le marché des BD américaines de super-héros avec son homologue Marvel, a donné vie le mois dernier à un justicier costumé made in France. Dans les éditions de décembre de Batman Annual et de Detective Comics Annual, le célèbre homme chauve-souris recrute un affidé en France: Nightrunner. Mais sous le masque noir du “coureur nocturne”, point de Julien, Marc ou Paul mais… Bilal (peut-être une référence à Enki Bilal). Bilal Asselah a 22 ans, il est français d’origine algérienne, musulman et habitant de Clichy-sous-Bois. Une identité qui a évidemment fait réagir certains commentateurs réactionnaires outre-Atlantique.

Le magazine Death and Taxes rapporte ainsi quelques réactions sur la blogosphère conservatrice, qui globalement ne comprend pas pourquoi Batman est allé chercher un partenaire là où ont éclaté les émeutes de 2005 plutôt que de recruter un “vrai Français”. Ainsi pour Avi Green, «Bruce Wayne va en France où il ne recrute pas un véritable garçon ou fille française avec un vrai sens de la justice, mais plutôt un représentant d’une minorité ‘oppressée’».

Pour le scénariste britannique David Hine, qui a créé le personnage, il était au contraire logique que le super-héros français vienne des cités. «Le processus d’écriture d’une histoire est complexe et j’ai fait attention à beaucoup de choses. Sous le gouvernement Sarkozy, l’actualité française est dominée par les banlieues et les problèmes de ses minorités éthniques. C’est devenu inévitable que mon héros ait une origine franco-algérienne” explique l’auteur, qui souligne qu’il a «créé le type de héros de comic qu’il souhaiterait voir s’il était Français».

Ce genre de polémique revient régulièrement et l’histoire des comics en est truffée. Récemment, à peu près les mêmes voix conservatrices se sont élevées contre Marvel, qui, selon elles, serait partisane, c’est-à-dire soutenant la cause démocrate, alors que les super-héros devraient être juste patriotiques, au-dessus des partis.

Depuis la fin des années 1950, la bande-dessinée de super-héros s’est de plus en plus affranchie du carcan du fameux Comics code authority (CCA), un ensemble de règles très contraignantes qui empêchaient les scénaristes d’aborder toutes sortes de thématiques sociales. Ainsi, au cours des 50 dernières années, les comics se sont de plus en plus fait le reflet de leur temps, via des innovations souvent jugées provocantes au moment de leur parution. Quelques exemples entre mille: Stan Lee décidant de s’affranchir du CCA pour aborder le problème de la drogue dans Spiderman en 1971, l’apparition de super-héros noirs (là encore, Stan Lee, qui créé Black Panther en 1966) ou bien la plus récente homosexualité de Batwoman (dans un ironique pied de nez à l’histoire, puisque le personnage de Batwoman avait été créé, en 1956, pour nier la supposée homosexualité de Batman affirmée par le retentissant pamphlet anti-comics Seduction of the Innocent, paru deux ans plus tôt).

Nightrunner est révélateur de la perception anglo-saxonne des problèmes français

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(Yamakasi)

On pourrait donc considérer que Nightrunner est simplement la dernière pierre posée à ce vaste édifice d’actualisation des super-héros. Et c’est sûrement le cas. Derrière la promotion ce super-héros d’origine étrangère et musulman, il y a évidemment un propos politique. Alors que le terrorisme islamiste constitue la plus grande menace pour l’Occident dans le discours ambiant, le choix de mettre derrière un masque de justicier un jeune musulman n’est pas anodin. C’est d’ailleurs ce qui fait réagir les blogueurs conservateurs américains: pour eux, un arabe ne peut être un partenaire de ce bon justicier qu’est Batman.

Dans un billet qu’il consacre au sujet chez Smith-d’en-face, le compère Sébastien Naeco explique avec sincérité comment lui-même, par excès inverse (trouver l’initiative formidable parce qu’elle serait un contre-pied inattendu) s’est rendu complice de la stigmatisation: «J’ai voulu d’abord justifier le choix d’un héros musulman et prendre la défense des auteurs face à cela en cherchant des arguments… forcés. Or, justifier, c’est justement accepter tacitement l’ostracisme, la stigmatisation, comme si cela n’était pas naturel qu’un musulman puisse être un héros, voire un super-héros, et qu’il faille absolument ajouter un billet de cent ou une lettre de recommandation avec le passeport du personnage car, sait-on jamais, ça pourrait bloquer quelque part.» Il n’empêche, pour susciter telle réaction, l’initiative est belle et bien originale et reflète probablement une évolution sociale. D’ailleurs, c’est un propos largement développé dans les premiers épisode de ce nouveau héros: la thématique de la discrimination ethnique y est explicite, notamment à travers le masque qui permet au Nightrunner d’y échapper.

Clichés-sous-bois

Mais voir uniquement Nightrunner comme un «progrès» culturel ou social, ce serait occulter ses côtés très caricaturaux. Bilal, qui habite donc Clichy-sous-Bois (où, à en croire la BD, il y des émeutes continuelles depuis vingt ans) est devenu super-héros parce que son meilleur ami, Aarif, s’est fait tuer… par la police, ce qui a déclenché les inévitables émeutes. Les auteurs n’ont pas poussé le cliché jusqu’à faire mourir Aarif dans un transformateur électrique, mais le parallèle avec 2005 est évident. Et puis Bilal, qui se présente comme un «musulman sunnite» (aucun musulman français ne prendrait spontanément la peine de préciser ce détail), va évidemment faire sa prière sur un tapis avec sa mère voilée sur les toits de la cité..

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C’est de bonne guerre: c’est un des traits des comics grand-public de manier un certain nombre de lieux communs et de s’y complaire. Ce n’est d’ailleurs pas le seul du Comic: les premières pages nous entraînent entre les gargouilles de Notre-Dame et les catacombes. Il devient du coup très intéressant de mon point de vue de Française de lire Nightrunner puisqu’on peut y déceler une certaine perception outre-Atlantique de nos grands enjeux nationaux. Il est donc question de sécurité (on nous présente une France en quasi guerre civile), de minorités visibles, de l’opposition entre un centre-ville bourgeois, «capitale de la romance, du luxe et de la nourriture» et des banlieues délaissées. Quand on y assassine quelqu’un, c’est soit un leader syndical ayant des accointances au PCF, soit le leader d’un parti d’extrême-droite (avec des symboles nazis en arrière-fond de ces meetings, chose possible au Danemark, mais impossible en France). Même si le tout est ponctué de nombreuses maladresses et de quelques passages obligés, on ne peut s’empêcher de parcourir cette vision de la France avec intérêt. Ne serait-ce que parce que le chef de la police s’appelle Henri Lafayette.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de Nightrunner, Batman Annual #28, DR.

PS : Vous pouvez en profiter pour relire mon billet sur les super-héros à la française. On y retrouve notamment Shaango, un éducateur de banlieue qui à le pouvoir de lancer des éclairs et qui est en conflit permanent avec la police.

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Fantômette, 50 ans et quelques couvertures détournées

Des détournements de couvertures pour célébrer l’anniversaire de Fantômette et quelques théories sur le bondage.

Fantômette fête en ce début d’année 2011 ses cinquante ans. La célèbre héroïne masquée, créée en 1961 par Georges Chaulet, a vécu en plus une cinquantaine d’aventures, vendues à plus de 15 millions d’exemplaires. Si aujourd’hui elle peut faire un peu ringarde, il ne faut pas oublier qu’elle fut l’un des premiers rôles féminins actifs et intelligentes de la littérature pour jeunesse. Pour célébrer cet anniversaire, Hachette réédite aujourd’hui dans les classiques de la bibliothèque rose le premier titre de la série, paru en 1961, Les exploits de Fantômette.

La plupart d’entre nous (s’ils ont plus de 25 ans) se souviennent des couvertures colorées. Un style de dessin sans doute encouragé par Georges Chaulet, qui a lui-même tâté de la BD comme scénariste de la série Les 4 As (ce qui ne nous rajeunit pas non plus). Aujourd’hui, elles ont un look sérieusement vintage qui ne laisse pas indifférent.  Certains internautes se sont par exemple amusés à détourner ces couvertures un peu désuètes pour y passer des messages humoristiques, voire sexuels, à la manière des célèbres détournements de Martine. C’était d’ailleurs au même moment, en 2007. Petite sélection (toutres prises sur l’album Picasa de Sarkotiques).

Des pilules partout, pleins de pilules.

Ca roule pour elle.

En parlant de bondage, justement, le sociologue Baptiste Coulmont s’est demandé sur son blog si «Fantômette finit-elle toujours ligotée, à un moment où à un autre de ses aventures?» Pour lui, le fait qu’elle se retrouve très souvent entravé serait un symbole des années 60:

«Ce serait à la fois étrange, mais attendu pour un personnage féminin né au tout début des années soixante, c’est à dire quand les jeunes filles pouvaient à la fois espérer des études bien plus longues que celles de leur mère, mais aussi une carrière, bref, un peu plus de pouvoir — mais aussi savoir, peut-être inconsciemment, que le monde social resterait dominé par les hommes…

Il note également que sur un forum pour adultes, on peut lire:

«J’ai découvert le bondage ( je ne savais pas ce que c’était à l’époque) dans les livres de la bibliothèque rose et verte…
La lecture des passages ou l’héroïne (Alice ou Fantômette* par exemple) se faisait capturer provoquait un je ne sais quoi de fort agréable en moi. Et j’enrageais secrètement quand elles parvenaient a se libérer.
*Surtout Fantômette en fait, je crois même qu’elle est responsable en grande partie de certains de mes fétichismes… Il faudrait toujours se méfier de ce que l’on donne à lire à ses enfants…

A lire aussi, le deuxième article de Baptiste Coulmont où il recense les différents ligotages de Fantomette.

Ces suppositions sont amusantes, j’ai d’ailleurs envie d’y croire. Après, sans nier le potentiel érotique de notre héroïne, on peut ainsi être un peu plus terre à terre et considérer que le ligotage est une constante narrative des héros pour jeunesse. Tintin doit être entravé à peu près une ou deux fois par épisode. Cela donne du suspense, une tension dramatique tout en restant une torture acceptable pour la jeunesse: les liens n’abîment pas le corps. Dans les séries/romans/Bds pour adultes, si l’on veut arrêter quelqu’un, on le tue directement ou on lui coupe un doigt, on lui casse une jambe, etc. Bref, on l’abîme. Là, les liens permettent d’être en danger tout en étant complètement sain et sauf à la fin de l’aventure.


A force de sortir avec des Ken, aussi.

Un pet surpuissant.

Ou alors elle squatte Les Cigares du Pharaon

Ca me rappelle mon réveillon.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de la couverture de Fantômette se déchaîne. DR.

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