Piraté, il voit ses ventes de BD augmenter

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Les ventes d’un comics américain ont fortement augmenté après que l’ouvrage a été piraté sur 4chan. Une preuve que la culture en libre accès et les bénéfices peuvent cohabiter?

4chan, c’est ce célèbre forum d’images américain où les internautes peuvent discuter anonymement de tous les sujets, parfois de manière très trash. Ce site, véritable sous-culture de la jeunesse, s’est spécialisé dans la création/lancement de memes, comme Pedobear, «l’animal devenu aujourd’hui le symbole absolu de la pédophilie pour plusieurs millions de personnes», comme l’explique un article du dernier numéro de la revue L’imparfaite.

Récemment, comme le rapporte en France le site Numérama, un des internautes de 4chan a scanné puis mis en ligne l’intégralité d’un comic, Underground, de Steve Lieber (dessin) et Jeff Parker (scénario). Sauf qu’au lieu d’adopter l’attitude Hadopi, de râler voire de menacer de procès, Steve Lieber est allé discuter avec les internautes.

Image 3Source : http://new-media.lazaruscorporation.co.uk

Une discussion qu’il a adorée comme il l’explique sur son blog. Conséquence pratiqument immédiate: les ventes de sa bd en ligne ont explosé, bien plus qu’après une critique de la part du site Boing Boing. L’ouverture a poussé les internautes a acheter. Un nouvel exemple qui met à mal la ritournelle habituelle sur Internet qui causerait de la mort du disque, du livre, voire du porno. Pour Numérama, «la meilleure chose qui peut arriver à une œuvre était de gagner en visibilité. Si Steve Lieber avait saisi la justice, il n’est pas certain que la bande dessinée aurait rencontré ensuite une audience aussi vaste. En conséquence, les ventes n’auraient sans doute pas été aussi importantes». Comme le signale Ecrans.fr, «le bestseller rank d’Amazon le présente comme 19ème meilleur vente pour l’éditeur Image Comics, juste derrière 17 numéros de Walking Dead et un Invicible». Et pour renforcer ce cercle vertueux, Steve Lieber a mis en ligne sur son site gratuitement le PDF téléchargeable de l’album.

En France aussi…

En BD francophone, il existe des cas assez ressemblants. Des auteurs de blogs connaissent aujourd’hui des succès d’édition grâce à leur exposition sur Internet, que ce soit Pénélope Jolicoeur, Martin Vidberg,  Margaux Motin ou Boulet (même si lui avait déjà une vie sur le papier avant). Pour ce dernier, il publie par exemple des posts de blog, en libre accès, et une fois par an sort en librairie un nouveau tome de ses Notes. Les gens achètent donc ce qu’ils ont souvent déjà lu gratuitement.

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Source : Bouletcorp, DR.

Bien sûr, toutes les BDs ne vont pas êtres mises gratuitement sur Internet. La tendance chez les éditeurs est d’ailleurs plutôt au développement du payant sur Internet. Mais est-ce que c’est le modèle de développement le plus pertinent? J’avais déjà eu l’occasion de faire part de certains doutes à ce sujet dans une précédente note.  Force est de constater, en tous cas, que le gratuit peut avoir certaines vertus, notamment pour permettre à de potentiels acheteurs de découvrir une oeuvre.

Pour l’instant, chez les éditeurs traditionnels, les Bds sont encore assez mal mises en valeur sur leurs sites. L’internaute peut souvent voir la couverture, le dos, et une page s’il a de la chance. Impossible de se faire une idée précise du contenu, de donner envie donc à l’achat impulsif sur des sites marchands. La plupart du temps le raisonnement est le même: «Ah oui tiens, ça a l’air bien, j’irai regarder dans une librairie.» Parfois, ils le font, parfois ils l’oublient. Alors que plus de contenus visibles permettraient de donner envie de faire directement chauffer la carte bleue comme disait ma grand-mère. Dans une librairie, on ouvre, on sent, on feuillette, on lit quelques pages avant de passer à l’acte d’achat. Pourquoi ce n’est pas possible en ligne?

Laureline Karaboudjan

PS: Si les internautes de 4chan veulent bien reprendre mes papiers et augmenter en corrélation fortement l’audience de ce blog, c’est avec grand plaisir.

Illustration : Extrait de Underground, DR.

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Même Tintin a déjà manifesté

Manif

La BD offre plein de conseils et de mises en garde pour les manifs.

Ça y est. Le diesel commence à manquer aux pompes à essence, les transports en commun sont aléatoires et les lycéens passent leur vie dans la rue. Surtout, c’est aujourd’hui la sixième manifestation nationale contre les retraites depuis la rentrée. L’occasion pour moi de retrouver mes ardeurs militantes et de sortir manger des merguez CGT sur les Grands Boulevards, avec quelques bonnes BD sous le bras, évidemment. Car dans le neuvième art comme ailleurs, la manif est un sujet de choix, traité par des auteurs très divers, d’Hergé à Jean Van Hamme. En ces jours de mobilisation, j’ai puisé dans mes albums préférés quelques bonnes idées et choses à ne pas faire pour les manifestants.

Manifester en milieu hostile avec Les Mauvaises Gens
Un des auteurs évidents pour évoquer les manifs, c’est Etienne Davodeau. Le natif du Grand Ouest n’a eu de cesse, à travers différentes oeuvres, de traiter de problématiques sociales et donc, en corollaire, d’évoquer des manifestations. Les Mauvaises Gens donne à ce titre un bel exemple de ce que peut être une manifestation réussie en milieu hostile. La BD retrace, de l’après Seconde guerre mondiale aux années Mitterrand, l’engagement militant dans les Mauges, la région natale de Davodeau, rurale, ouvrière et catholique. Dans des terres volontiers conservatrices, les parents de l’auteur se lancent alors dans le syndicalisme, à la JOC –Jeunesse Ouvrière Chrétienne – puis à la CFDT. L’auteur évoque un épisode particulier: le 14 juin 1972, 47 ouvriers de l’usine de lingerie Eram du Lion d’Angers sont virés pour avoir tenté de se syndiquer. Immédiatement, les camarades CFDT et CGT s’organisent pour leur apporter leur soutien à travers une manif au siège de la société, à Saint-Pierre Montlimart. Si on est bien loin des 3 millions revendiqués récemment dans toutes la France par les syndicats, avec 3000 participants, la manif est un succès. Surtout, l’auteur souligne que c’est un succès “inattendu”, ainsi que le souligne la presse à l’époque, dans un milieu peu favorable. Davodeau analyse ça notamment par la présence déstabilisante de catholiques dans les cortèges avec crucifix à la boutonnière, signe que les lignes de fraction peuvent évoluer. Ou pas : deux jours plus tard, une contre-manifestation est organisée, qui rassemble 3500 personnes.

Se découvrir une fibre révolutionnaire avec Blotch
Vous connaissez Blotch? Si ce n’est pas le cas, courrez dans votre librairie, car c’est une BD extrêmement drôle. Pour la faire courte: Blutch, l’auteur du Petit Christian (entre autres séries) met en scène une sorte d’alter-ego complètement décalé à travers le personnage de Blotch. Ou un dessinateur de presse petit par le talent mais immense par la fatuité, petit-bourgeois sûr de lui au conservatisme viscéral dans des années 1930 politiquement troublées. Ce qui nous amène justement à une scène de manifestation hilarante. Blotch se promène sur les boulevards parisiens avec un autre dessinateur aux idées réactionnaires quand passe le trajet d’une manif de partisans du Front Populaire. “Quel spectacle lamentable. Les rues de nos villes sont livrées à cette populace hirsute… C’est sinistre” commente Blotch d’un air dédaigneux. L’autre renchérit, et vice-versa, jusqu’à ce que le dessinateur qui accompagne Blotch, d’un “C’est immonde, pauvre France” lancé un peu trop fort, se fasse remarquer par les manifestants qui entreprennent de lui casser la figure. Une participante au cortège pointe alors du doigt Blotch comme compagnon du “fasciste“. Pour s’en tirer, le dessinateur tente alors de donner des gages. Il s’écrie “Vive Blum“, accepte de chanter la Carmagnole ou encore de boire le gros rouge qui tache que lui tendent les ouvriers. Il se retrouve même coiffé d’un bonnet phrygien, penaud comme l’a pu être Louis XVI lorsqu’il était passé par le même traitement pendant la Révolution. Evidemment, tout ceci ne l’empêchera pas de finir par se faire tabasser, car après tout, il y a aussi une justice en bande-dessinée.

Sauver des vies avec l’Oreille Cassée

Aussi étonnant que ça puisse paraître, on trouve aussi des manifs dans Tintin. Dès le premier album en fait, puisque dans Tintin au pays des Soviets, le retour du reporter du Petit XXème en Belgique est salué par une manifestation monstre à la gare qui l’accueille. Le héros a même le droit à des banderoles, que l’on retrouve également dans l’album suivant, Tintin au Congo, quand il pose le pied sur le sol africain. “Vivent Tintin et Milou” peut on lire. Rebelote en Amérique, où le héros à la houppette a le droit à une descente en voiture de luxe entre les gratte-ciels et sous les confettis après avoir vaincu le crime à Chicago. Mais c’est dans Tintin et l’Oreille Cassée qu’Hergé donne une vraie fonction scénaristique à la manifestation et n’en fait pas qu’un faire-valoir pour son héros. Alors que Tintin va être fusillé, les partisans en armes du général Alcazar investissent la caserne où se déroule l’exécution et sauvent Tintin. Il est ensuite porté en triomphe, par ailleurs complètement saoul, dans les rues de la ville, puis amené au nouveau leader du San Theodoros. A noter que le même procédé scénaristique est utilisé dans Tintin et les Picaros, quand le carnaval (certes, un autre type de manifestation) vient à la rescousse des Dupondt en passe d’être transformés en passoires. Signalons aussi cette excellente parodie gauchiste de Tintin intitulée “Y’en a Marre” (Breaking Free en VO), réalisée par un anglais dans les années 1980 et dont la traduction française est disponible ici. Evidemment, on y manifeste, entre autres activités militantes.

Perdre la vie avec SOS Bonheur et Un homme est mort
Impossible de ne pas voir qu’on parle de manifestation dans SOS Bonheur, la BD culte de Griffo et Van Hamme, puisque c’est une manif qui fait la couverture de l’intégrale, avec drapeaux rouges et poings levés, comme il se doit. Le problème, c’est que ça ne se passe pas très bien pour le héros principal, au centre des manifestants sur la couverture. Le commissaire Carelli, avec sa trogne de Lino Ventura, passe des forces de l’ordre à celles de l’insurrection à la fin de l’histoire et au cours d’un grand rassemblement prend la parole au mégaphone. Mais comme il a découvert un immense complot qui ferait pâlir le pire adepte du Da Vinci Code, un trou rouge se forme presqu’immédiatement sur sa poitrine. Il ne fait parfois pas bon d’haranguer les foules. Un homme est mort. Un homme est mort c’est justement le titre d’une autre BD de Davodeau, scénarisée par Kris, où il est également question de se faire tuer en manif. Brest, le 17 janvier 1950. Lors d’une manifestation syndicale, un militant de la CGT, Edouard Mazé, est abattu par la police. Le réalisateur René Vautier est immédiatement dépêché sur place par le syndicat pour faire un film de la mort du martyr. C’est au moins l’avantage de mourir en manifestation : on peut potentiellement entrer dans l’histoire.

Faire attention à la répression policière avec Jin Roh
Dans Un homme est mort, c’est une balle tirée par un CRS qui tue Edouard Mazé. Mais ce n’est rien à côté des flics qui officient dans le manga Jin Roh. Masque à gaz intégral, casque sur la tête et mitrailleuse lourde au poing, un membre de la Brigade des Loups, une unité d’élite qui sévit dans un Japon uchronique des années 1960, n’a rien à voir avec le plus lourdement armé des gendarmes mobiles. L’anime qui a été tiré du manga s’ouvre avec un scène de manifestation violente où les forces conventionnelles du maintien de l’ordre sont complétement dépassées. Mais quand la Brigade des Loups intervient, c’est une autre paire de manches:

Laureline Karaboudjan

Illustration: Extrait de SOS Bonheur, DR.

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Dieu est radioactif

Suaire

La religion sert souvent des scénarios où se mêlent complots, ésotérisme et fantastique.

Dieu existe. C’est un templier un peu cathare, mais un peu juif aussi, qui aime Jésus, mais parfois le tue, a couché avec Marie-Madeleine, mais parfois non, et a un fabuleux trésor qui se trouve au choix, dans une abbaye française, à Jérusalem, à Damas, au fond des mers voire à Paris. En tout cas, c’est ce que m’ont appris les bandes dessinées. A ne jamais croire l’exégèse officielle, à tout remette en question.

Très en vogue au début de la décennie passée, le genre ésotérico-religieux connaît un regain particulier en ce moment avec deux titres qui bénéficient d’une grosse promotion de la part de leurs éditeurs. Paraissent ces jours ci Trois Christs, aux éditions Soleil, scénarisé par Valérie Mangin et dessiné par Bajram (l’auteur d’Universal War One) et Julius chez Glénat, un préquel à la série à succès du Troisième Testament. Si cette rentrée se place donc sous le signe du 3 (chiffre ésotérique s’il en est), bien plus nombreux sont les albums où l’on croise templiers et francs-maçons à chaque coin de rue. Pourquoi un tel foisonnement éditorial?

Les réponses sont évidentes: le public en est friand, ça se vend bien. Surtout, le sujet est tellement large que les potentiels narratifs qui en ressortent sont inépuisables. De la grande histoire, la vie de Jésus le plus souvent, ou bien les templiers, à la plus petite, une relique dans une abbaye paumée. Trois Christs interroge justement cette idée de la multiplication d’une histoire sur un même thème. Le scénario est simple : la rencontre entre le Saint-Suaire, le linceul qui aurait recouvert le Christ, et un sculpteur médiéval. Sauf qu’au lieu de n’en faire qu’une histoire, la BD propose trois versions de cette même idée de départ, en réutilisant au maximum les mêmes dialogues et les mêmes cases. Et à partir de ce même matériel scénaristique prouver que 1. Dieu existe, 2. Dieu n’existe pas et 3. Dieu est radioactif.

On a eu l’idée à l’époque du succès du Da Vinci Code, explique Bajram. On s’est rendus compte que beaucoup de gens ont adhéré au premier degré au discours du livre et l’ont pris pour argent comptant. En étant persuadés que le Da Vinci Code, quand il dit que la religion catholique est basée sur un mensonge et en brodant une histoire autour de cette idée, dit la vérité. En fin de compte ils retombent exactement dans le même panneau”. Un phénomène qu’on retrouve aussi, à en croire le dessinateur, chez les tenants du complot autour du 11 septembre. “On a voulu construire une BD sur cette problématique, en démontrant qu’il n’y avait pas de vérité figée, et qu’à partir d’une même situation, on pouvait en construire plusieurs”. reprend Valérie Mangin, la scénariste.

013Si j’aurais sûrement préféré qu’elle se déroule sur trois tomes (et pas juste un gros tome) pour laisser plus de temps au scénario de se déployer, l’idée est remarquable et se rapproche, par ses contraintes formelles, de l’Oubapo, l’Ouvroir de Bande-dessinée Potentielle. Un travail de titan qui s’est matérialisé, pour les auteurs, par un énorme tableau à 800 entrées afin d’assurer une cohérence de l’oeuvre. “Je suis une très grande fan d’Alan Moore, notamment de Watchmen, assure Valérie Mangin, et j’avais envie de tenter un exercice de style similaire”. Quitte à faire un album ésotérique jusque dans sa forme, qui sert une démarche presque militante à écouter Bajram: “Au-delà de la religion, le propos c’est de dire aux gens de s’informer partout, de ne pas que regarder TF1 ou la deuxième chaîne. Pour se faire sa propre vérité, il faut lire aussi bien l’Huma que le Figaro, et surtout s’informer beaucoup. On est en train de passer de la croyance stupide de tout ce que disent les médias à un rejet complet tout aussi stupide”.

L’histoire s’appuie sur des faits réels, puisque le Saint-Suaire existe réellement (lire le très bon article d’Henri Tincq sur le sujet). C’est aussi un des principes par excellence de ce type de BD. Comme dans le Da Vinci Code, il faut toujours s’appuyer sur les grandes lignes de la religion et quelques faits bien précis, à peu près sûrs historiquement. Le tout c’est que ces petits piliers de réalité permettent aux lecteurs d’y croire et de se dire : “Et si c’était vrai?” Après, plus la couche de fiction et d’invraisemblances est grosse autour, plus ça marche. Un peu comme pour la Bible en fait.

Le Christ mangé à toutes les sauces
Une des séries qui a lancé la récente mode ésotérique, le Triangle Secret, dont le premier tome est paru en 1997, fonctionne exactement sur ce principe. La série à succès, avec plus d’un million d’albums vendus, reprend tous les codes du genre. Le héros est un franc-maçon qui travaille à la restauration de vieux parchemins. Dans le cadre de son travail, il tombe sur un document fracassant qui remet en cause les fondements du christianisme. Évidemment, sa découverte déplaît à l’Eglise catholique qui charge des agents d’enterrer tout ça.

Pour le scénariste de la série, Didier Convard, la mode de l’ésotérisme tient à l’époque. “Quand le Triangle Secret est sorti on entrait dans le nouveau siècle. C’était l’occasion de faire un bilan sur 2000 ans d’histoire chrétienne. Et puis on est à une époque où tout est montré, que ce soit sur Internet ou à la télévision. L’ésotérisme au contraire offre de grandes zones d’ombres. Il faut des clés et des codes pour les décrypter. C’est peut-être ça que les gens recherchent”.

Didier Convard se voit comme un précurseur du genre. “Jusque là, l’ésotérisme n’était que peu servi par la bande dessinée. Personne ne l’avait pris comme base scénaristique alors qu’un public considérable n’attendait que ça. Le succès peut paraître paradoxal parce que ce sont des BDs où il y a finalement peu d’action et où l’on parle beaucoup, mais ça marche”. Une des clés du succès, c’est peut-être la précision des références de Didier Convard, qui ne se cache pas d’être lui-même franc-maçon. En tous cas, il assure que “hormis des attaques de l’extrême-droite, la BD a été bien reçue. J’ai même fait des conférences avec des prêtres”.

Dans le genre ésotérico-religieux, la chrétienté est mangée à toutes les sauces. Des plus fidèles «au Livre» aux plus abracadabrantesques, il y a vraiment toutes sortes de BD. La période la plus traitée est sans doute celle du Moyen-Age, car la plus sombre et la plus mal connue. Entre les templiers, les cathares, ou la sorcellerie, tout y est possible. Parfois on traîne du côté du début de la Renaissance et des papes décadents comme avec Borgia de Jodorowsky et Manara. Les auteurs apprécient aussi les allers-retours entre aujourd’hui et le passé très religieux. C’est le cas avec Le Décalogue, autre série au très grand succès éditorial, mais aussi dans le dernier Blake et Mortimer, La Malédiction des Trente Deniers. Là, c’est la grande foire aux complots, qui mélangent nazis sur le retour et l’or de Judas, le tout sur des îles en Grèce pour le décor paradisiaque.

Et les autres religions alors? En BD francophone, elles sont nettement moins traitées, du moins sur le mode de l’ésotérisme dont le christianisme semble être l’apanage. Sfar évoque très souvent le judaïsme et parfois l’islam dans son oeuvre, mais jamais pour servir un scénario fait de mystère et de kabbales. Evidemment, il existe une foule de BD éducatives sur la religion, qui privilégient la pédagogie à la fiction débridée. Bon, c’est souvent chiant comme une messe en latin, mais j’aurais sûrement l’occasion d’en reparler dans une prochaine chronique.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de Trois Christs, DR.

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Le manga, meilleur allié de la culture française

GouttesdeDieu

Depuis quelques années, un manga fait exploser les ventes de vins français au Japon.

Comment faire pour augmenter fortement les ventes de vin au Japon? Une grande campagne de pub, centrée autour d’Alain Delon ou de Jean Réno? Des dégustations avec de fins oenologues organisées dans les alliances françaises, les instituts et autres centres culturels du ministère des Affaires Etrangères? Que nenni! Depuis quelques années, dans l’archipel nippon, le meilleur ambassadeur des vignobles français est… un manga. Et il n’est pas l’oeuvre d’auteurs français mais de mangakas japonais.

Les Gouttes de Dieu, (Kami no Shizuku en japonais) raconte les aventures de Shizuku Kanzaki, le fils d’un oenologue mondialement célèbre qiu vient de mourir. Dans son testament, son père décrit douze grands vins, les douze apôtres, et surtout un treizième vin idéal, les Gouttes de Dieu. Pour pouvoir toucher son héritage, Shizuku doit partir à la recherche de ces différents vins à travers le monde. Et histoire d’ajouter un peu de piquant, il est en concurrence avec Issei Tomine, un jeune oenologue que son père a adopté une semaine avant de mourir.

La trame de ce manga dessiné par Shu Okimoto et scénarisé par Tadashi Agi (un pseudo qui cache en fait un frère et une soeur co-scénaristes) est assez classique : une quête à tiroirs à accomplir (les 13 vins des Gouttes de Dieu jouent le même rôle que les 7 boules de cristal de Dragon Ball), une rivalité insoluble (comme dans Pokémon), une histoire de famille emberlificotée… Tout ceci tient presque du lieu commun du manga, d’autant que le genre du manga culinaire est également très développé et régulièrement traduit en français. Dernier en date, J’aime les sushis, paru chez Delcourt en septembre.

L’intérêt des Gouttes de Dieu, c’est de réussir le tour de force de transposer tous ces codes du manga à un univers aussi éloigné de la culture japonaise que peut l’être l’oenologie. Et de connaître un succès fou.

Depuis sa sortie en 2004 en Japon, plus de trois millions d’exemplaires des 23 premiers volumes de la série ont été vendus. Il s’en est arraché autant dans les autres pays d’Asie et en France, où les Gouttes de Dieu sont éditées chez Glénat, quelques 400.000 exemplaires des treize premiers épisodes ont été écoulés. Et, histoire d’augmenter son retentissement, le manga a été adapté en série télévisée.

Explosion des ventes de vin

Bien-entendu, les fans des Gouttes de Dieu veulent vérifier par leurs propres papilles si les vins mentionnés dans le manga sont si bons. Avec d’incroyables retombées pour les viticulteurs français qui ont eu la chance d’être cités dans la bande-dessinée. Le Château Mont-Pérat 2001, par exemple, évoqué dans le premier volume de la série, a connu une explosion de la demande qui a entraîné une rupture de stock en quelques jours.

Mieux encore pour le Château Le Puy 2003, consacré dans la série comme un “apôtre”, un des douze vins légendaires de la quête. Le jour de la sortie au Japon de l’épisode télévisé qui révèle cette consécration, “on a reçu autour de 200 commandes du Japon” raconte à l’AFP Jean-Pierre Amoreau, le viticulteur. Le vigneron de 72 ans assure qu’il “a dû stopper immédiatement les ventes dans le monde entier pour éviter la spéculation”. D’après Citizenside, “le prix de la bouteille est passé d’un coup de 18 euros la bouteille… à près de 1 000 dollars en Asie”. En Corée du Sud, le manga est connu et apprécié depuis de longues années. Selon le site Aujourd’hui la Corée, il aurait largement contribué à sa sortie en 2005 à une hausse en valeur des ventes de vin de 30% en un an.

Depuis, le viticulteur bordelais a accueilli de nombreux reportages télé dans son domaine et est devenu une véritable célébrité au Japon. Le manga aura été sa plus belle carte de visite. Il faut dire qu’il a été célébré comme le « Meilleur livre du monde sur le vin » lors du Gourmand World Cookbook Awards 2009, un prix mondialement connu de littérature culinaire et a été déclaré la même année “publication la plus influente en matière de vin de ces vingt dernières années” dans la revue pour amateurs de vins fins The Decanter.

Les Gouttes de Dieu n’est pas le seul manga à écraser des raisins, on trouve aussi Sommelier. Ce manga narre l’histoire d’un jeune sommelier japonais qui refuse le prix de meilleur sommelier de France car il n’a pas trouvé le vin qu’il cherchait. L’histoire se concentre elle plutôt autour des Pinots noirs. Comme pour les séries américaines où les fans traquent les moindres détails, certains sommeliers apprécient la série et s’amusent à chercher toutes les petites erreurs.

Une visite au château de Berusaiyu


Le manga comme meilleur allié de la culture française, ce n’est pas nouveau. Il y a près de 40 ans sortait au Japon le premier tome de Berusaiyu no bara, La Rose de Versailles en français, mieux connu sous le nom de son adaptation en dessin animée : Lady Oscar. Dans le Versailles pré-révolutionnaire, Oscar François de Jarjayes est nommé capitaine des gardes de la Reine Marie-Antoinette. Mais derrière ce nom masculin se cache une femme, que son père, désespéré d’avoir eu six filles et aucun garçon, a décidé d’élever comme un homme. Ce manga, extrêmement fin d’un point de vue psychologique, s’assied en revanche quelque peu sur l’histoire de France. Mais comme disait Alexandre Dumas, “qu’importe violer l’Histoire si c’est pour lui faire de beaux enfants”. En l’occurrence, la bande-dessinée au grand succès (elle a été adaptée en comédie musicale, en dessin animé donc, mais aussi en un film réalisé par… Jacques Demy) a permis de mieux faire connaître aux Japonais l’un des grands monuments de l’Histoire de France. Si on voit autant depuis d’appareils photos au château de Versailles, c’est peut-être un peu à cause d’Oscar.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait des Gouttes de Dieu, DR.

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