Peut-on aimer la BD et être féminine et sexy ?

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Le nouveau magazine de Fluide Glacial, Fluide Glamour, tente de séduire les femmes et les hommes par un magazine mêlant BD et thèmes sexys.

On peut être féminine et poutrer du zombie.” Cette affirmation, sans doute l’une des plus féministes que j’ai pu entendre ces dernières années, a été prononcée par une jeune femme dans le documentaire Suck My Geek. Fluide Glamour, à sa manière, pose un peu la même question existentielle. “Fut une époque, Fluide Glacial avait un taux de testostérone suffisant pour terrasser le XV de France. (…) Les temps ont bien changé!” explicite l’éditorial de ce hors-série qui semble avoir vocation à devenir un périodique à part entière. Un magazine de BD pour filles ? Pourquoi pas.

Le magazine, dans l’espace déjà bien chargé des féminins, va donc chercher à se faire une place au soleil en misant sur ce qui est une vraie tendance depuis quelques années : les filles se mettent à la BD. Pour cela, il a fait appel à un nombre d’auteurs masculins et féminins confirmés, que ce soit pour la BD, Pénélope Bagieu, Dupuy et Berberian ou Riad Sattouf, que dans les textes, orientés sexy, grâce à Maiä Mazaurette du blog Sexactu ou la réalisatrice de porno Ovidie. A vrai dire, Fluide Glamour d’une façon ou d’une autre, ne parle presque que de sexe. Il parait que ça fait vendre.

Longtemps, il faut bien se l’avouer, la BD était un truc de mecs. Ils scénarisaient, ils dessinaient et ils étaient lus par des hommes. Je ne vais pas m’étendre sur les multiples témoignages de cette réalité à travers les œuvres, que ce soit dans la représentation de la femme dans la bande dessinée (quoique le diagnostic soit plus nuancé que « ils-ne-dessinaient-que-des-héroïnes-à gros-seins ») ou dans l’absence complète de vie sentimentale de certains héros, l’exemple le plus probant étant Tintin. Les héros de bande-dessinée classique transpirent la masculinité. D’un point de vue psychologique, ce sont de véritables projections fantasmatiques d’attributs supposés masculins, qu’il s’agisse de la force, du courage ou du goût de l’aventure. Pour schématiser, l’univers des auteurs de BD est traditionnellement plutôt un univers d’hommes frustrés qui projettent leurs manques sur des héros.

Mais, petit à petit, et c’est sans doute lié à l’acceptation de la culture geek en général (traditionnellement masculine), à laquelle la BD est assimilée, le public féminin du neuvième art s’est agrandi. Les filles lisent à présent des bande-dessinées en nombre, au point qu’un marché les visant explicitement s’est créé. Au Japon, ce sont les shojo destinés aux adolescentes, en France c’est la vague depuis quelques années des BD girly, portées par le succès du blog Pénélope Jolicoeur. L’auteur, Pénélope Bagieu, fait maintenant partie des plus grosses ventes en librairie et a essaimé toute une génération de dessinatrices qui reprennent à la fois le même graphisme et les mêmes recettes : de l’introspection (le terme est peut-être indulgent, certains parleront plutôt d’egotrip), des « tranches de vie » quotidienne façon Bénabar, et du vernis à ongle et des thermos de thé. Et le sexe, évidemment, comme dans Fraise et Chocolat d’Aurélia Aurita ou la série à succès Péchés Mignons scénarisée par Maïa Mazaurette. Des filles qu’on retrouve justement toutes dans Fluide Glamour.

Péchés mignons et transvulvation

Fluide Glamour tente donc de surfer sur ces succès en librairie et de les traduire à travers un magazine. Publier les nouvelles tendances de la bande-dessinée tout en étant orienté assez cul, c’est tout à fait dans la tradition de Glacial. Aussi, sur le principe, Fluide Glamour est une excellente idée. Chaque semaine, un nouveau magazine féminin sort et ils sont à chaque fois assez affligeants. Depuis Causette je pense, il n’y avait pas eu d’initiatives vraiment pertinentes. Forts du constat qu’il existe un nouveau public de bande-dessinée et d’un casting prestigieux, le coup n’est en plus pas trop risqué pour l’équipe de Fluide.

Dans la réalisation, je suis moins convaincue… Passons sur les textes rapidement, puisque ce n’est pas vraiment mon domaine. Il y en a de très nombreux de la journaliste Maïa Mazaurette, que je lis régulièrement sur son blog, mais là ses articles ne sont pas très intéressants, trop courts, pas très bien écrits. Rédiger deux pages sur le fait de ne pas avoir réussi à entrer dans une soirée fétichiste, c’est marrant sur un blog, mais, et là je vais faire ma rabat-joie, au prix du papier, c’est un peu dommage. La meilleure idée du magazine reste pour moi l’article d’Ovidie sur Larry Flint. Sauf qu’à mon avis cela reste plus un sujet qui intéressera les hommes et, dans la réalisation, ce n’est pas formidable non plus.

Pour la BD, pareil, il y a à boire et à manger. J’ai vraiment apprécié celle de Margaux Motin et Pacco, en dépit des fautes d’orthographe qui l’émaillent. Neuf pages sur des démons sexuels qui vont être envoyés sur terre, à la fin, on a juste envie de savoir la suite, donc c’est réussi. Celle de Sibylline et de Vince sur le voyage d’un point G à un autre point G par transvulvation (oui, vous imaginez bien) est de bonne facture, et rappelle les bonne heures de Glacial. Et je dois avouer que j’ai affiché dans mes toilettes le poster de Pascal Brutal par Riad Sattouf… De l’autre coté, les strips extraits de Péchés Mignons, dessinés par Arthur de Pins, ne m’ont pas plu du tout. Je les trouve à la fois sans intérêt et globalement vulgaires. J’ai demandé à des garçons si ce n’était pas mon sur-moi féministe qui parlait, mais non, eux aussi ils sont du même avis. Osons-le, c’est un peu beauf. Au delà du dessin qui me gène et m’empêche d’aller beaucoup plus loin, les gags sont quelconques.  Peut-être suis-je dure dans la critique, mais pour 4,90€ une demi-BD, on est en droit, à mon avis, d’être exigeante.

A bas la BD de filles

Et puis, je dois bien avouer que j’ai globalement un problème avec la bande-dessinée genrée, qu’elle se revendique « BD pour filles » ou « BD pour garçons ». L’écueil évident de cette approche artistique c’est de tomber dans le cliché et la caricature. En l’occurrence, pour toute la vague de BD de filles que j’ai évoquée plus haut et dont Fluide Glamour est une sorte de compilation, c’est de vouloir nous faire croire que « la femme » se résume à une habitante de Paris intra-muros qui passe son temps à se faire les ongles de pied en envoyant des SMS avec son iPod vissé sur les oreilles. Tout ça me donne envie de ressortir mes vieux Agrippine, de Brétécher, qui d’ailleurs ne se revendique pas « BD de fille ». Pour moi, il y a simplement de bonnes ou de mauvaises BD, voilà tout.

Résumons: l’idée de Fluide Glamour est bonne et je les encourage à continuer. Mais, à leur place, je serai encore plus exigeante dans la qualité des textes et des BDs. Je comprends tout à fait la volonté de créer un magazine plus mixte que vraiment féminin, acheté finalement par l’homme comme une bonne excuse – “Tu vois chérie, je ne lis plus ces machos de Fluide“, mais ce n’est pas une raison pour tomber dans la facilité: c’est à dire demander aux quatre ou cinq femmes connues capables de dessiner et de parler de sexe à la va-vite. Creusez-vous la tête, cherchez d’autres auteurs, allez plus loin mesdemoiselles de Fluide Glacial. Vous le pouvez !

Amis lecteurs, peut-être suis-je trop dure, qu’en pensez-vous ?
Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de Péchés Mignons, DR

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Il y a des extraterrestres dans le volcan islandais

Volcan

Dans le volcan islandais, on trouve évidemment des extraterrestres mais aussi des temples, des dieux, des pirates, des dragons…

Mardi, je lisais cette information fondamentale sur Le Post: certains affirment avoir vu des soucoupes volantes sortir du cratère islandais. Le sujet est sorti sur la chaîne Sky News notamment, le 18 avril, avec un journaliste expliquant que ce n’était que des oiseaux. Mais la loi du bon sens propre à Internet veut que personne ne l’a cru, car, “pourquoi des oiseaux seraient aussi stupides pour s’approcher aussi près?”. Non, clairement, ce sont des Ovnis. Tremblez braves gens, 2012 a un an et demi d’avance. Sans vouloir me vanter, je n’ai pas été très surprise par cette information. A vrai dire, je m’en doutais. En effet, depuis Vol 714 pour Sidney, il est bien connu dans les milieux informés (c’est à dire ceux qui lisent des bandes-dessinées) qu’il y a des extraterrestres dans les volcans.

Vol 714 pour Sidney est peut-être l’épisode le plus contesté d’Hergé. Celui qui est traditionnellement le moins aimé, tant par les tintinophiles convaincus que par les amateurs. Le coup des extraterrestres, personne n’arrive vraiment à y croire, même si cela ne tombe pas non plus complètement dans le ridicule du dernier album d’Astérix par exemple. Pour résumer l’histoire rapidement, pour ceux qui ont une mauvaise mémoire, Tintin, le capitaine Haddock et le professeur Tournesol se retrouvent sur l’avion d’un riche milliardaire qui est détourné sur une île déserte par l’ennemi de toujours, Rastapopoulos. Après moult péripéties, l’infâme américain d’origine grecque provoque l’explosion du volcan de l’île (ce qui laisserait penser par ailleurs que les Grecs ont déclenché l’explosion de Eyjafjallajokull pour détourner l’attention de leurs problèmes, mais restons sur un seul complot à la fois…) et Tintin et ses amis sont sauvés par un initié en relation avec des extraterrestres qui embarquent tout le monde dans une soucoupe volante… De là à dire que s’est joué dans les entrailles islandaises le même type d’aventures, il n’y a qu’un pas. Que je franchis allègrement, car si pour Proust “La vraie vie c’est la littérature“, pour moi c’est la BD.

Nonobstant, les volcans sont un lieu d’inspiration assez courant en bande dessinée. Hergé est aussi l’auteur de l’Eruption du Karamako, un album de la série Jo et Zette et Jocko paru en 1952, et dont la couverture ressemble étrangement à celle de Tintin et les Picaros, dessinée trente ans plus tard.Là se mêlent pirates, savant fou et crachats noirs. Dans cette aventure comme dans Vol 714, le volcan est un personnage à part entière de l’histoire, peut-être même le personnage central.Bien sûr, les ressorts dramatiques propres au volcan sont très puissants. Le volcan, c’est la menace pesante, visible, qui domine le paysage de sa stature. Et quand il rentre en éruption, c’est un véritable spectacle visuel, panaches de fumée et flambeaux de lave, qui ne peut qu’inspirer les dessinateurs de bande dessinée.

Et puis, un volcan, c’est dangereux.Certains héros de bande dessinée manquent parfois de périr dans l’un deux. C’est le cas d’Alix, dans le tome Les Proies du Volcan. Ici encore, le volcan se trouve sur une île déserte mais s’y ajoute également, antiquité oblige, la thématique du dieu en colère. Dans cet album, le volcan peut aussi symboliser les turpitudes de la passion amoureuse. En effet, dans les Proies du Volcan, Alix se rapproche d’une jeune sauvageonne autochtone nommée Malua. Enak en prend ombrage. Le volcan qui bouillonne, n’est-ce pas un peu le sang chaud qui bat aux tempes du jeune Egyptien? Mais sur la couverture, c’est bien Enak qui sauve Alix des périls du feu. On se croirait dans le Seigneur des Anneaux avec Sam récupérant Frodon. Et quitte à poursuivre le parallèle, Malua et Golum, tous deux présents dans les scènes respectives de chute au dessus du magma, sont chacun un élément de conflit. Jacques Martin avait-il lu Tolkien? Peut-être bien…

Du feu, des dieux, de la colère… Le volcan est un espace de fantasme. C’est un endroit où tout est possible, surtout l’extraordinaire. S’ils ne permettent pas tous d’accéder au centre de la terre comme chez Jules Verne, la plupart sont habités par des extraterrestres – on l’a vu – et d’autres permettent d’aller sur la Lune, notamment chez Peyo. Dans le Cosmoschtroumpf, un des petits êtres bleus rêve d’espace. Mais sa fusée ne marche pas et, pour qu’il ne soit pas malheureux, ses amis décident de l’endormir et de l’emmener dans le cratère d’un vieux volcan endormi, qui ressemble à la surface de la Lune, pour lui faire croire qu’il a réussi son voyage. Là, il croise des étranges personnages et croit vraiment qu’il est arrivé sur une autre planète. Le volcan, c’est vraiment un endroit à part.

Que ne ferait-on pas pour ses amis, même s’ils sont fous et que l’on risque de devenir fou soi-même? C’est ce qu’a dû se demander plusieurs fois Spirou dans la Vallée des Bannis, suite de la Frousse aux Trousses, qui sont deux de mes épisodes préférés du groom. Après avoir manqué de mourir noyés dans un torrent lors de leur expédition au Touboutt-Chan, les deux héros se retrouvent dans une vallée inconnue, qui semble être le cratère d’un immense volcan endormi, à la végétation luxuriante. Là encore, le volcan s’annonce comme un espace magique et dangereux, car c’est dans ce cratère que Fantasio se fait piquer par un moustique fatal et sombre dans la folie. Il tente à plusieurs reprises de tuer Spirou, qui, évidemment, le sauve, s’échappe, etc. Le boulot habituel d’aventurier quoi.

On a vu que les volcans pouvaient avoir des rôles majeurs dans certaines histoires. Parfois, il s’y joue même le destin du monde. C’est le cas dans la série Donjon, dont je vous ai déjà parlé, dans son arc final “Crépuscule”. Dans le tome 102, le Volcan des Vaucanson, on découvre que le Grand Khân, un des protagonistes de la série, niche dans un volcan. Maître des destinées, il a fait s’arrêter la planète Terra Amata, dont une partie est perpétuellement éclairée et l’autre entièrement plongée dans la nuit. A mesure que l’histoire avance, le Grand Khân se libère de l’Entité noire qu’il l’habitait et redevient Herbert, le canard farfelu des autres arcs de la série. La planète se remet à tourner mais se désagrège en une myriade d’îlots flottants qui surplombent un noyau de lave en fusion. Est-ce qu’on ira jusque là avec Eyjafjallajokull ?

Laureline Karaboudjan

Illustration : Vol 714 pour Sydney, DR

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Pulpeuse Adèle Blanc-Sec

Le personnage imaginé par Tardi est l’archétype parfait d’une héroïne pulp à la française

Avant le Tintin de Spielberg et Jackson, mais après Astérix ou Lucky Luke (que j’avais chroniqué ici), c’est au tour d’Adèle Blanc-Sec de sortir au cinéma. L’héroïne imaginée par Tardi est interprétée par Louise Bourgoin et derrière la caméra, Luc Besson s’y colle. Quoique donne le film (le meilleur comme le pire peut en sortir), on peut être étonné du choix d’Adèle Blanc-Sec, qui dépare un peu parmi les personnages que je viens de citer. En effet, si l’aventurière parisienne a un certain succès public, il n’est en rien comparable aux poids-lourds de la BD que sont le reporter à la houppette, le gaulois dopé et le cow-boy solitaire. Adèle Blanc-Sec n’est pas une héroïne créée pour plaire aux lecteurs de 7 à 77 ans mais au contraire à un public un peu particulier, à la fois adepte de science fiction et de fantastique, d’archéologie et d’ésotérisme, ainsi que d’une certaine dose de polar. C’est le public des pulp magazines! Adèle est même l’archétype parfait de l’héroïne de ce genre un peu particulier. Démonstration.

Tout d’abord, révisons un peu ce qu’est le pulp. Comme je l’ai evoqué, il s’agit d’un genre fourre-tout, qui est une espèce de compilation de différents genres de littérature populaire. Pour comprendre ce qu’est le pulp, le mieux est encore de se référer à l’étymologie. Le terme vient de woodpulp, qui désigne la fibre de bois grossière constituant le papier de mauvaise qualité sur lesquels sont imprimées les publications qui nous intéressent, les pulp magazines. Il s’agit donc de revues vendues très peu cher, dans lesquelles on peut lire des histoires extraordinaires, remplies de détectives, d’archéologues, de savants fous ou de meurtres sordides. Comme dans tout Adèle Blanc-Sec! Apparaissant à la fin du XIXème siècle et prenant leur essor aux Etats-Unis début XXème siècle, les pulp magazines imposent un imaginaire qui peut s’exprimer ensuite par d’autres médias. Pour la télévision, on peut citer l’excellente série de la BBC, Dr Who, qui explore à sa façon le genre pulp depuis les années 1960. Au cinéma, la tétralogie Indiana Jones relève tout à fait du genre, avec son archéologue aux prises avec des nazis adeptes d’ésotérisme. Enfin, pour les amateurs de jeu de rôle, l’Appel de Cthulhu, basé sur l’oeuvre d’H.P. Lovecraft, est un jeu résolument pulp.

Et Adèle dans tout ça? Voici toutes les raisons qui font que la série est, elle aussi, très pulp.

  • Une héroïne qui n’a pas froid aux yeux.

Adèle Blanc-Sec n’hésite jamais à se lancer sur les pistes les plus improbables qui soient et dans des aventures rocambolesques. Celle qui affectionne fumer nue dans sa baignoire est une jolie fille, qui plaît aux hommes, et est plutôt coquette (elle porte des chapeaux improbables). Outre le tabac, Adèle trinque aussi plus d’une fois, ce qui, pour l’époque à laquelle se déroule ses aventures, est une marque d’indépendance. Elle est aussi doté d’un franc-parler certain. Adèle est l’aventurière sans peur et sans reproches, un peu baroudeuse, un peu naïve, à qui il peut arriver tout et n’importe quoi. Et, évidemment, Adèle Blanc-Sec écrit des feuilletons à succès où elle raconte ses propres aventures, dans une jolie mise en abîme.

  • Un lieu et une époque propices.

Les aventures d’Adèle Blanc-Sec se passent dans le Paris du début XXème siècle, entre 1912 et 1922 pour être précis. Justement l’époque phare du pulp, celle à laquelle se déroulent la plupart des aventures d’autres héros que j’ai citées en exemple. C’est finalement assez logique: c’est une période où la science vole de progrès en progrès, ce qui permet un envol de la science-fiction et où parallèlement, l’occultisme rencontre aussi un certain succès (pensons au spiritisme par exemple). Aux confluents des deux, d’une certaine manière, la psychanalyse se développe justement dans ces années là. C’est une période où l’Europe est encore au faîte de sa puissance et il reste encore des contrées à découvrir dans les Empires coloniaux, où se trament aussi toutes sortes de complots. Et, à Paris, entre musées et Jardin des Plantes, il y a suffisamment de lieux susceptibles de receler des mystères, avec, parfois, des Ptérodactyles.

  • Des monstres et des idoles.

Adèle Blanc-Sec croise toutes sortes de créatures étranges et autres personnages bizarres dans ses aventures. Petite revue d’effectif non-exhaustive. Evidemment,  le ptérodactyle échappé du Jardin des Plantes est le plus célèbre, mais on trouve aussi la secte des adorateurs de Pazuzu, des momies qui disparaissent, un pithécanthrope congelé dans la glace, une tripotée de savants-fous, des artistes de cirque, des limules préhistoriques, etc…

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Avec cette héroïne, Tardi a cherché à rendre un hommage appuyé au genre pulp, parfois à la limite de la parodie. Rien d’étonnant pour cet amateur d’un autre “mauvais genre”, comme dirait François Angelier, le polar, dans lequel il s’est aventuré à travers Nestor Burma. A noter qu’au delà des codes narratifs, Tardi a poussé le vice, ces dernières années, jusqu’à reprendre la format périodique et le papier journal pour ses oeuvres. C’est ce qu’il a fait avec l’Etrangleur, le dernier Adèle Blanc-Sec ou Putain de Guerre. Sauf que les pulp magazines étaient imprimés sur du mauvais papiers et vendus 10 cents. Ceux de Tardi sont imprimés en couleurs sur du papier épais et sont vendus 2€50 à la Fnac. O tempora, o mores…

Laureline Karaboudjan

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Barres de rire

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Avec Ghetto Poursuite, le rappeur Rim’K se lance dans le neuvième art et perpétue la tradition de la bande dessinée en banlieue. Des petites cases qui donnent une image des barres d’immeubles plus contrastée qu’on ne le croît.

Il y avait les auteurs de BD qui s’essayaient au cinéma. Il y a désormais les rappeurs qui s’essaient à la BD. Rim’K, un des trois rappeurs du 113 (mais si, celui qui fait “lelela” et “oua oua ouadans la chanson) vient de sortir une BD chez Dargaud. Ghetto Poursuite raconte l’histoire d’une bande de jeunes “normaux” de Vitry qui se retrouvent au beau milieu d’une histoire où se croisent politiciens véreux, flics pourris et manouches traficoteurs. Et bien sûr, une poursuite en voiture. Aux dessins, c’est l’argentin Walter Taborda qui officie, donnant du souffle au scénario imaginé par Rim’K (et assisté par le scénariste plus confirmé Régis Hautière). On y croise des tours, des barres d’immeuble, des paires de Nike Air, des scooters, etc. Bref, le paysage complet de la banlieue tendance grec-frites. Il y a même un clip pour les fainéants qui ne veulent pas lire la BD :

L’histoire se lit bien, elle est pleine de rebondissements mais elle est aussi un peu caricaturale. (Attention, spoiler) Le scénario du maire qui organise lui-même un fait-divers dramatique pour déclencher des émeutes de banlieue, pour permettre une répression et faire monter son ami le ministre qui surfe sur les discours sécuritaires, me paraît très peu crédible. Surtout à Vitry, dont la mairie est dirigée par les communistes. Dans Ghetto Poursuite, Rim’K continue en fait de délayer sa défiance pour le politique, que le 113 chantait déjà dans Princes de la Ville : “Vitry 9-4 de ma ville j’veux être le prince / J’vais pas t’cacher que monsieur le maire est une pince / Des promesses y’a pas à dire, y en a toujours / Rénover les bâtiments, on attend toujours / Et vos monuments à cent barres nous on s’en fout / Soit-disant députés en costard, ils sont fous“.

Si Ghetto Poursuite est le reflet, en bande dessinée, de l’oeuvre musicale du 113, et se nourrit donc de l’imaginaire banlieue propre au rap français, les représentations de la banlieue en bande dessinée sont plus variées qu’on ne le croit. Qu’ils se nourrissent volontiers de caricature ou, au contraire, qu’ils essaient de dresser un paysage très nuancé de la banlieue, les auteurs de BD offrent des visions relativement différentes de l’univers banlieusard. Pour s’en convaincre je vous propose un petit tour dans des cases qui voient plus loin que le bout du périph’.

  • La banlieue sombre

En littérature, la banlieue est souvent un théâtre parfait pour les polars en tout genre. Il en va de même en bande dessinée. A ce titre, je ne peux pas ne pas évoquer l’oeuvre de Tardi. Si chaque aventure de Nestor Burma qu’il dessine est toujours ancrée dans un arrondissement précis de Paris, le détective imaginé par Léo Malet se promène aussi souvent en banlieue. C’est par exemple le cas dans le monument 120 rue de la Gare, où les recherches de Nestor l’amènent dans un petit pavillon en meulière, typique de la banlieue parisienne, du côté de Pantin. En comparaison du Paris animé, la banlieue chez Tardi est triste, morne et… propice au crime. Dans Le Cri du peuple, Tardi et Vautrin, dont le roman est adapté, nous emmènent dans ce qui deviendra la banlieue : la Zone. En 1871, au pied des fortifs, la banlieue c’est un espace rural, fait de baraques en bois peuplée par des chiffonniers interlopes. C’est un endroit qu’a aussi dessiné Etienne Davodeau dans Jeanne de la Zone, sous un jour beaucoup plus sympathique.

Revenons donc au polar. Parmi les bonnes surprises de ces dernières années, il y a RG, une série de deux BD (peut-être y en aura-t-il d’autres) qui, comme son nom l’indique, tournent autour d’un flic des renseignements généraux. Scénarisée par un ancien RG, Pierre Dragon, et dessinée par Fréderik Peeters, dont je pense beaucoup de bien, la bande dessinée est très réaliste et donne à sentir une banlieue où se trament toutes sortes d’intrigues crapuleuses, depuis les vêtements “tombés du camion” jusqu’au trafics de drogue. Les immeubles sont sales, les personnages forts en gueule. RG c’est un vrai bon polar de banlieue.

Et puis il y a la banlieue où parfois tout va vraiment mal, comme dans le comic Shaango de Kade, Tir et Jac, où un mec comme les autres devient du jour au lendemain un super-héros. Au départ pacifiste, devant les abus de ceux qui détiennent le monopole de la violence légitime, du flic au contrôleur de la RATP, il s’enfonce petit à petit dans la violence. La BD, à la manière américaine, est très manichéenne. D’un côté il y a l’Etat et les riches, de l’autre les pauvres et la banlieue martyrisée. Tout les oppose, l’affrontement est inévitable, les dieux africains et les éclairs ne seront pas de trop pour combattre les flics.

  • La banlieue pastel

Souvenez-vous, vous étiez dans le CDI de votre collège entre midi et deux et vous aviez déjà lu dix fois le seul Gaston Lagaffe disponible, sans parler du livre des Records. Alors, de guerre lasse, vous finissiez par ouvrir un Tendre Banlieue de Tito, bizarrement en bon état alors que cela faisait dix ans qu’il devait trainer là. Sous vos yeux qui se fermaient à cause de la brandade de morue de la cantine, s’ébattaient des jeunes gens étranges, avec des coupes de cheveux et des tenues dépassées, sorties tout droit des années 80. Vous pensiez que cette BD avait été sponsorisée officiellement par la documentaliste pour diffuser des valeurs d’amitié, d’entraide, d’amour etc. Tous ces genres de trucs lénifiants qui ennuient profondément à 12 ans. Tendre Banlieue, c’est un peu l’Instit qui débarquerait en banlieue et en BD. Mais sous les cases classiques se glissaient parfois quelques bons conseils, qui restent ensuite en mémoire sur le sida, le chômage, l’homosexualité etc. Et puis, si c’est souvent un peu niais, Tito a (un dernier tome est sorti en 2006, sisi) cette volonté de ne pas dépeindre toujours la banlieue de manière sombre et d’atteindre un réalisme assez abouti dans les décors ou les vêtements de ses personnages.

  • La banlieue amusante

Loin du misérabilisme inhérent, parfois, aux deux premières catégories, certains auteurs de BD prennent la banlieue comme un théâtre de gags comme un autre. Frank Margerin est à ce titre un très bon exemple, lui qui ne cesse depuis 30 ans de débusquer le rire en périphérie de Paris. Il y a bien sûr Lucien avec sa bande de potes très 80’s qui réparent des mobs, font de la musique et à qui il arrive toujours plein d’embrouilles. L’ambiance est aux rades un peu miteux, aux caves de pavillons de banlieue propices aux répètes et aux conventions de motards à la Bastoche. Du blouson noir à l’éboueur de quartier, la série des Lucien est un hommage à Malakoff, et plus généralement à toute la petite couronne de Paris. Plus récemment, Margerin a essayé de rajeunir sa banlieue avec Momo le Coursier qui, comme son nom l’indique, met en scène un personnage typique de la banlieue parisienne : le coursier rebeu. Ca fait sourire, mais c’est un peu moins bien que les Lucien.

Même époque que Lucien, fin des années 70, début des années 80, avec le Joe Bar Team, une des mes BD humoristiques préférées, où des gus au fin fond d’une banlieue indéterminée perpétuent la tradition du vrai motard. Presque aussi souvent le long du zinc que sur la route, c’est l’image d’un quartier joyeux, où les gens sont débonnaires et sincères, à la fois obsédés par la mécanique et les filles, étant globalement aussi maladroits avec l’un ou l’autre.

Dans la veine du rire en banlieue, je me dois d’évoquer Manu Larcenet avec son Nic Oumouk qui détourne parfaitement les clichés de la wesh-attitude pour en dresser une chronique amusée et rigolarde. On retrouve aussi les barres d’immeubles dans Le Combat Ordinaire, une série que je ne présente plus. Et puis il y a Relom, qui signe Cité d’la balle, qui explore un peu le même univers que Nic Oumouk, et à qui France 3 a consacré un petit reportage :

Et on ne peut pas parler de banlieue amusante sans évoquer un poids lourd de l’édition: Titeuf de Zep. Se déroulant dans une banlieue indéterminée, la série fait se côtoyer des écoliers lambda dans leur cour de recré. Elle a dominé la décennie 2000 et chacun de ses albums a été un carton. Inutile de s’attarder, tout a déjà été dit et écrit. J’étais malheureusement trop vieille déjà pour tomber amoureuse du petit gars à la houpette et devenir fan, mais, quand par hasard je tombe sur un album, je le lis toujours avec plaisir ses blagues potaches, très portées sur la scatologie et le sexe. Tout ce qu’on aime.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de Ghetto Poursuite de Rim’K

Planche BD extraite du Combat ordinaire

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