2010 ne sera pas l’année de la BD numérique

Readers

Vous n’avez pas pu y couper. Depuis vendredi, et jusqu’à mercredi prochain, se tient à Paris le 30ème Salon du livre (et de la bande-dessinée). Tous les médias en parlent. Mais bien souvent, plutôt que d’évoquer les éditeurs, les auteurs et surtout les histoires qu’ils racontent, les journalistes se focalisent sur leur marotte depuis quelques années : le livre numérique (et, donc, la bande-dessinée numérique). Et nous annoncent chaque année que “Ca y est, c’est pour cette fois, le numérique va remplacer le papier”. Rien n’est moins sûr.

Le spécialiste de la BD numérique, AveComics, vient d’annoncer au Salon du livre qu’il allait décliner son offre sur iPad. Au premier jour du Salon, c’est le groupe Media-Participations, leader européen de la bande-dessinée et qui possède entre autres Dargaud, Dupuis et Le Lombard, qui a lancé en grande pompe une plate-forme de bandes dessinées en ligne, Izneo. Il y a six mois, les Humanoïdes Associés annonçaient le développement de BDs pour iPhone, un média déjà investi par les éditions Soleil avec la série “Les Blondes. Les éditeurs se mettent donc en ordre de marche pour conquérir ce nouveau marché, et chacun développe ses plate-formes de diffusion.

Les auteurs méfiants

Mais pour que la BD numérique prenne son essor et soit un succès, l’activisme des éditeurs ne suffit pas. Il faut que les lecteurs et les auteurs suivent. Pour ces derniers, la partie est loin d’être gagnée. Le Groupement BD du Syndicat National des Auteurs Compositeurs (SNAC) vient de lancer un appel dénonçant l’absence de concertation entre éditeurs et auteurs sur le développement de la bande-dessinée numérique. Co-signé par 35 poids lourds de la BD (Sfar, Larcenet, Arleston, Sattouf, Loisel, Lax, etc.), le document commence en s’indignant que “la révolution numérique du livre de bande-dessinée commence ici et maintenant… dans la confusion, à marche forcée et sans les auteurs“.

S’ils ne sont pas opposés, par principe, au développement d’une bande-dessinée numérique, les auteurs souhaitent s’unir pour peser dans le débat. Couplée à l’appel, une pétition a déjà recueilli plus de 800 signatures de professionnels de la bande-dessinée. En premier lieu, les auteurs posent la question du droit de regard sur l’utilisation de leurs créations. Quand une bande-dessinée, dessinée pour le papier, est adaptée sur un support numérique, notamment un iPhone, elle peut être complètement chamboulée. Des cases qui étaient plus grandes que d’autres, procédé de base de la narration de bande-dessinée, peuvent se retrouver uniformisées pour correspondre au nouveau format. Et faire perdre ainsi la puissance évocatrice de l’oeuvre originale.

Ce qui est en jeu, surtout, c’est la rémunération des auteurs. Selon qu’on considère que le développement numérique d’une bande-dessinée découle d’une cession de droit dérivés ou qu’il suit les règles classiques de publication d’un ouvrage, la donne financière est très différente. Dans le premier cas, 50% des bénéfices doivent revenir aux auteurs, qui soulignent toutefois que cela doit se faire “pas forcément après paiement d’intermédiaires, qui font parfois partie des même sociétés que les maisons d’édition“. Dans le cas ou la BD numérique suivrait les règles habituelles de l’édition, seul un pourcentage avoisinant les 10% du prix de vente hors-taxe de oeuvre. Mais dans le cas d’un livre numérique, en partie à cause des taxes plus élevées que sur un livre papier, en partie pour des raisons intrinsèques au support, le prix de vente est considérablement réduit. Et la rémunération des auteurs de même.

Les lecteurs encore à conquérir

Rien ne dit, surtout, que la bande-dessinée numérique parviendra à trouver son lectorat. Certes, il y a le succès des blogs BD, de Boulet à Péneloppe Jolicoeur, mais il ne faut pas oublier qu’au-delà du talent qu’on voudra bien attribuer à leurs auteurs, ils ont une caractéristique essentielle : leur gratuité. La culture du gratuit qui est associée au numérique a sûrement bien plus de poids qu’on ne l’imagine souvent. Pour la BD se pose donc la même question que pour la presse, la musique ou pour le cinéma. Comment habituer les lecteurs à payer? Même pour moi, grande consommatrice de BD papier, je n’achète pas les oeuvres de Pénélope Jolicoeur quand elles paraissent en librairie et je n’achète pas non plus les carnets de Boulet (même si je me précipite chez mon libraire dès qu’il participe à un Donjon, alors le payer sur Internet, vous pensez bien…).

Or, pour l’instant, les offres légales de bande-dessinée numérique sont toutes payantes (ce qui n’a rien d’incohérent par ailleurs). Il est cependant très aisé de télécharger gratuitement (et illégalement) des scans des bandes-dessinées européennes les plus célèbres, ainsi que de la plupart des comics américains, ce qui je dois l’avouer, m’est déjà arrivé de temps à autre car je n’ai pas forcément sur place l’œuvre dont j’ai besoin. Pour moi, cela a une fonction utilitariste, cela m’aide pour rédiger mes articles, je n’ai pas de plaisir de lecture sur les écrans actuels. J’ai encore besoin d’avoir la BD entre mes mains (même un changement de format classique me fait parfois tiquer, alors l’écran…).

Je n’ai jamais autant téléchargé mais aussi acheté depuis que je rédige ce blog selon le bon vieil adage pour la musique qui démontre que ce sont les pirates qui achètent le plus. Quadrature du cercle… Bande Dessinée, bienvenue dans un schéma insoluble!

Laureline Karaboudjan

Illustration : DR

lire le billet

La BD à l’Académie ? Non merci !

Daltons

Une bande d’académiciens en habits verts.

« La bande dessinée a sa place à l’Académie ! ». La phrase est d’Erik Orsenna, écrivain et académicien, jamais à court de bons sentiments. Le mois dernier, il a ainsi expliqué à ActuaBD que la BD n’était pas un art mineur et qu’elle pouvait tout à fait envisager d’entrer à l’Académie des Beaux-Arts. Elle pourrait même prétendre à la vraie Académie, celle des immortels en habits verts. Malheureusement, selon Orsenna, la BD n’est pas encore considérée par nombre d’académiciens comme un art majeur, quand bien même ils en lisent. Et, tout comme Didier Pasamonik qui l’interviewe, il verrait bien Moebius être candidat.

D’un certain côté, Pasamonik et Orsenna ont raison. La BD a sa place à l’Académie française. Sa vitalité depuis des décennies, sa capacité à inspirer les autres arts -cinéma, litérature, télévision ou peinture- en font un acteur incontournable de la scène culturelle francophone et mondiale.

Mais serait-ce une bonne idée pour la bande dessinée? Non, bien sur que non, elle aurait tout à y perdre. Qu’est-ce que l’Académie aujourd’hui? Un bâteau sans capitaine, des salles immenses et des couloirs vides, et des vieilles personnes, sympathiques certes, mais qui ne pèsent que très rarement sur le débat national, à moins de considérer qu’une chronique dans le Figaro Magazine a une quelconque influence.

L’Académie, créée en 1635, n’a écrit que 8 éditions de son dictionnaire en 375 ans, soit une édition tous les 47 ans, alors que normalement c’est son rôle premier! La dernière complète, la huitième, remonte à 1932-1935. Cela fait déjà quelques décennies que les écrivains ne se poussent plus vraiment pour l’intégrer, ayant bien compris qu’il y avait d’autres moyens pour devenir immortel (et je ne parle pas d’Enki Bilal). JMG Le Clézio (Prix Nobel), Pascal Quignard (ah l’excellent Le Sexe et l’effroi), Patrick Modiano, Philippe Sollers ou Milan Kundera ne postulent pas, comme le rappelait un article du Monde d’Alain Beuve-Méry. En 2007, il y avait sept sièges vacants sous la Coupole, la moyenne d’âge y était alors de 79 ans! Depuis Simone Veil, Claude Dagens, Jean-Luc Marion, Jean-Christophe Rufin, Jean-Loup Dabadie et François Weyergans et ont été élus, ce qui n’a d’ailleurs pas vraiment arrangé la moyenne d’âge.

Larcenet transformé en tabouret?

De toute évidence, l’Académie peine à se renouveller. Alors, oui, comme pour les cinéastes, intégrer des dessinateurs de BD permettrait peut-être d’apporter un vent nouveau, un soupçon d’impertinence. Mais pourquoi sauver ce qui ne veut pas l’être. L’Académie se complait dans sa magnificence surannée, dans le fait de vivre hors du temps, loin de ses évolutions et de ses contraintes. Elle me fait parfois penser aux prêtres de la caste des connaisseurs, que l’on croise dans les aventures de Valérian et Laureline, qui, obnubilés par leur propre savoir, en jouissent jusqu’à en devenir fous, en se déinstéressant du sort du monde.

La Coupole c’est plus fort que toi. Seule Alain Robe-Grillet y résista mais pour cela il n’y mit jamais les pieds! Entrer à l’académie serait trop risqué pour nos dessinateurs, qui, par le poids des traditions et de la bienséance, risqueraient de voir annihiler leur capacité de création. Le blog Le Comptoir de la BD sur Le Monde.fr, jamais à cours de bonnes intentions non plus, s’enthousiasme pour cette idée d’entrer à l’académie et cite toute une floppée de dessinateurs potentiellement candidats. Malheureux! Imaginez, des auteurs dans la force de l’âge, n’ayant pas encore atteint la cinquantaine, entrer là-bas? L’habit vert leur ferait prendre un demi-siècle d’un coup. Ils auraient des rides, ne pourraient plus produire 5 albums par an comme le fait Sfar aujourd’hui.

Non, au contraire, la BD doit rester un art libre, “mineur” si vous le voulez bien. Elle n’a pas besoin de recevoir la bénédiction de gérontes qui ressemblerait plus à une malédiction. Marcel Pagnol ne disait-il pas :  “L’Académie française est une étrange machine qui arrive à transformer une gloire nationale en fauteuil“? Je n’ai pas envie de voir Manu Larcenet transformé en tabouret moi! Pour la nomination de Simone Veil, Pierre Assouline a écrit sur son blog La République des Livres que l’Académie était “cet endroit qui tient son charme à ce qu’il ne sert à rien sinon à maintenir une tradition“. La tradition n’est asolument moteur de création, elle est plutôt frein et obscurantisme. Amis dessinateurs, n’écoutez pas les conseils pleins de bonne intentions! Fuyez, plutôt!

Laureline Karaboudjan

Illustration : Extrait de “Les Dalton en cavale”, DR.

lire le billet

Prénoms: Avant l’affaire Titeuf, il y a eu le petit Astérix ou Valérian

Prénom copy

La justice a interdit à des parents d’appeler leur enfant Titeuf parce que ce prénom semblait au juge «contraire à l’intérêt de l’enfant». Mais Titeuf n’est pas le seul personnage de bande dessinée dont les parents s’inspirent pour nommer leur progéniture, et la justice ne les en empêche pas toujours, comme l’expliquait cet article en mars 2010.

∗∗∗

De Laureline à Jolan en passant par Astérix, comme le cinéma ou la littérature, la bande dessinée inspire certains parents au moment de nommer leur progéniture.

On connaît tous la blague des parents qui appellent leur fils “Kintis” pour rendre hommage au célèbre acteur américain “Kintis Wood”. Et celle des parents qui appellent leurs jumeaux “Astérix et Obélix”, vous la connaissez? A en croire (sic) ce qu’on peut lire sur le (par ailleurs terrifiant) forum Doctissimo consacré à la natalité, ce n’est pas une blague. Ce n’est même pas étonnant. La bande dessinée devenue un genre culturel dominant peut, à l’instar du cinéma ou de la littérature, servir de réservoir à prénoms pour jeunes parents. Pour le meilleur comme pour le pire.

Bien entendu, là où ça se voit le plus, c’est quand la bande dessinée qui sert de source d’inspiration est très connue et que les prénoms n’existent pas ailleurs que dans cette BD. Ainsi, nos jumeaux Astérix et Obélix auront du mal à cacher à leurs petits camarades de classe que le neuvième art n’est pas à l’origine de leurs noms. Reste à espérer qu’il n’y ait pas un petit blond et un gros roux… Dans une moindre mesure, c’est le cas de Jolan B. Il y a 18 ans, ses parents ont choisi de puiser dans Thorgal pour prénommer leur enfant comme le fils du héros éponyme. Mais à en croire le principal intéressé, l’hommage à la BD n’est pas ce qui frappe les gens : “A vrai dire je connais très peu de personnes qui connaissent Thorgal et ceux qui le connaissent ne font très rarement le rapprochement avec “Jolan” qui n’est au départ que le fils de Thorgal donc peu mis en avant dans les 30 premières BD, ce qui n’est plus le cas après avec le titre Moi, Jolan.” Même s’il confie ne pas ressembler à l’archer blondinet, Jolan B. aime bien son prénom.Le seul truc qui le dérange un peu avec le prénom Jolan, ce sont ses profs qui prononcent pas le J à la scandinave (à prononcer comme un Y, Yolan).

Jolan est l’exemple typique du prénom inventé de toutes pièces par la bande dessinée. D’après Prenoms.com, qui se base sur le répertoire national d’identification des personnes physiques, nulle trace de garçons prénommés Jolan avant 1988. D’ailleurs, Jolan B., né en 1991, fait un peu partie des précurseurs puisque le prénom “Jolan” a connu une explosion au début des années 2000. Autre exemple de prénom inventé stricto sensu par la bande dessinée… le mien! Laureline sonne traditionnel, parce qu’il est issu de la contraction de deux vieux prénoms, Laure et Line. Mais il n’a été inventé qu’en 1967 par Pierre Christin, le scénariste de l’épopée Valérian et Laureline. D’ailleurs, les premiers bambins à s’être fait appeler Laureline l’ont été au tout début des années 1970 Mais la grosse vague date de la fin des années 1980. C’est justement à cette période qu’est née Laureline M., ainsi prénommée par des parents qui ont tous les albums de Valérian et Laureline chez eux. De Laureline, Laureline ne partage finalement que le prénom, car elle se souvient d’un personnage “avec de l’assurance et de la confiance en elle, téméraire, aventurière, séductrice aussi et consciente de ses charmes. Moi c’est tout le contraire!” (je trouve personnellement que pour moi cette description me correspond assez bien). Aujourd’hui, il y aurait près de 2000 Laureline en France, dont la dessinatrice de BD Laurel.

Corentin comme… Corentin

Image 3

Et puis, il y a aussi les prénoms “normaux”, mais qu’on donne en référence à une oeuvre littéraire. J’ai une amie que ses parents ont appelé “Scarlett” (bon, ok, ce n’est pas si normal que ça comme prénom) en référence à Scarlett O’Hara, l’héroïne d’Autant en emporte le vent. En BD, l’exemple serait d’appeler son fils Jérôme en référence à Jérôme K Jérôme Bloche. Ou Corentin en référence à… Corentin. Les parents de Corentin B., informaticien, ne l’ont, entre autres, prénommé ainsi car “ils ont tous les tomes du Corentin de Cuvelier“. Mais là aussi, le prénom ne prédestine pas le caractère puisque, d’après Corentin B., le Corentin de bande dessinée “a un aspect explorateur qui m’est complétement étranger“. C’est d’ailleurs pour ça qu’il a “toujours préféré la dernière aventure de Corentin, Le Royaume des Eaux Noires, aux autres. Il y est plus sédentaire que dans les autres, il se frotte à la science et en même temps au fantastique sur fond de flirt romantico-tragi-fataliste (Zaïla, quelle femme !) … Tout ceci me correspond plus que le Corentin qui traverse un huitième du monde dans chaque aventure, qui ne faillit sur rien : allant jusqu’à sauver une princesse dans une apparente indifférence vis-à-vis d’elle …“.

Toujours sur Prenoms.com, on peut s’amuser à mesurer l’influence de la bande dessinée sur certains prénoms “traditionnels”. Ou du moins, à le supposer. Est-ce Jacques Martin qui a fait décoller les “Alix” masculins à partir des années 1980? Est-ce la série de science fiction Travis qui a fait doubler le nombre d’enfants à qui on attribue ce prénom depuis 2000? Et la poignée d’Archibald qui vivent en France, ont-ils été nommés ainsi en référence à Archibald Haddock? Autant de questions sans réponses, mais pour lesquelles ont peut tout imaginer… Et vous, si vous deviez donner un nom issu d’une BD à un enfant, lequel choisiriez-vous?

Laureline Karaboudjan

Illustration :  Le Fils d’Astérix, par Uderzo

lire le billet

Devenezvousmême.BD

Les héros de BD s’engagent aussi dans l’armée.

tuniquesbleues

Vous n’avez pas pu les manquer. Elles sont partout : dans la rue, dans le métro, au cinéma, à la télévision et même dans les jeux vidéos. Elles, ce sont les publicités de l’armée de terre pour recruter quelque 15 000 soldats par an. Moi, je suis assez peu versée dans les armes. Mais cette propagande militaire omniprésente depuis un mois m’a rappelé que quelques uns de mes héros préférés se sont engagés dans l’armée. Rengagez-vous qu’ils disaient…

Bien entendu, on pense tout de suite à Astérix Légionnaire. Pour retrouver Tragicomix, l’amant de Falbala emmené par les Romains en Afrique, Astérix et Obélix décident de s’engager dans l’armée romaine. L’occasion pour Goscinny de distiller quelques clichés savoureux sur les militaires. Quand ils arrivent au centre de recrutement romain de Condate (Rennes), Astérix et Obélix souhaitent savoir où Tragicomix a été emmené et s’adressent à l’administration militaire. Ils font le tour des bureaux en vain : ici on joue aux cartes, là on se cure les ongles, ici on fait sa lessive, mais de renseignements, point. La Grande Muette qui fait honneur à sa réputation, en quelque sorte. Après quelques paires de baffes, les deux gaulois ont enfin leur réponse et prennent le parti de s’engager dans la légion.

Un peu comme notre légion actuelle, la légion d’Astérix et d’Obélix est étrangère. On y compte deux Goths, un Belge, un Breton, un Grec, un Egyptien… On y retrouve aussi un centurion colérique, qui passe son temps à hurler “Silence !” et qui n’est pas sans rappeler le sergent Hartman de Full Metal Jacket. Et puis, tout y passe : la visite médicale, la distribution de l’équipement, les exercices d’entraînement avec glaives en bois… A lieu seul, Astérix Légionnaire revisite toutes les scènes associées à l’engagement dans l’armée, et c’est évidemment hilarant.

L’alcool, meilleur ami du recruteur

Si Astérix devient légionnaire à la faveur d’un album, il n’en va pas de même d’autres héros qui passent toutes leurs aventures sous l’uniforme. Ainsi le sergent Chesterfield et le caporal Blutch ont déjà 53 albums à leur actif passés sous l’uniforme bleu des troupes de l’Union, en pleine guerre de Sécession américaine. Une très longue saga qui a permis au scénariste Raoul Cauvin d’évoquer de manière plus ou moins ironique le monde militaire, en long, en large et en travers. Parmi tous ces albums, un nous intéresse plus particulièrement : il s’agit du 18ème de la série, Blue Retro. Comme son nom l’indique, cet album est un flash-back dans lequel est relaté l’engagement de Blutch et de Chesterfield dans l’armée. Faire un flash-back, que ce soit en BD mais aussi dans les séries, c’est un exercice très répandu et un peu facile. Mais Blue Retro est bien plus que ça : c’est un des meilleurs albums de la série des Tuniques Bleues, doté d’une réelle profondeur.

Le processus de recrutement de Blutch et de Chesterfield, à l’époque garçon de café et garcon-boucher, est soumis à une étude assez fine. Alors que Chesterfield livre de la viande dans le café de Blutch, une troupe qui part au front passe dans la rue. Alors que Blutch, le pacifiste, hausse des épaules, Chesterfield est fasciné par le prestige de l’uniforme, par ces gars qui “vont défendre la patrie tandis que nous, nous on reste à mener une petite vie bien tranquille“. Tellement tranquille que Chesterfield se retrouve à deux doigts d’épouser la fille du boucher, qu’il n’aime pas, juste pour avoir une situation et faire plaisir à sa mère. Alors il va boire un dernier remontant chez Blutch, puis un deuxième, un troisième… Quand une patrouille de militaires passe dans le bar, nos deux amis sont ronds comme des queues de pelle. Et quand on est saoul, on signe plus facilement pour n’importe quoi…

Mobilisation générale

Parfois, les héros de BD n’ont tout simplement pas le choix : ils sont enrôlés de force pour aller se battre. Parmi les mobilisations générales les plus célèbres, celle de la Première guerre mondiale tient une bonne place. Aussi, l’infinité de bandes dessinées consacrées au premier conflit mondial évoquent, pour la plupart, la mobilisation forcée sous deux registre. Soit on retrouve une joie béate, collective, de soldats sûrs d’être à Berlin six semaines plus tard, soit une amertume individuelle face au carnage qui s’annonce. C’est exactement le sens de 1914, le premier “Journal de Guerre” que Tardi a sorti l’année dernière. D’un côté le Français “se voyant déjà éclusant une bière bien méritée sur l’Alexanderplatz“, de l’autre l’Allemand qui se voit “déjà sur les Champs-Elysées, trempant une viennoiserie dans son café-crème en reluquant les petites femmes de Paris, si fraîches et si jolies“. Et le narrateur, qui lui se voyait “cadavre, embarqué malgré [lui] dans le flot des imbéciles, avec des milliers et de millions d’autres cadavres, et ça ne [le] faisait pas du tout rire“.

Ces scènes de la mobilisation en 1914, c’est un lieu commun des BD consacrées à la guerre. On les retrouve dans le Matteo de Gibrat, où la liesse est de mise dans le village du héros quand les soldats partent au front. Dans C’était la guerre des tranchées, de Tardi, une double page effroyable raconte comment, le jour de la mobilisation générale, un vieux monsieur qui a refusé de chanter la Marseillaise comme tout le monde, s’est retrouvé lynché par la foule en furie. Et puis, dans un registre un peu plus décalé, je ne résiste pas au plaisir de vous parler des Sentinelles de Dorison et Breccia, où la Première Guerre Mondiale est revisitée avec des cyborgs qui marchent à la pile au radium. Avant d’en devenir un, Gabriel Féraud, ingénieur qui travaillait sur la fameuse pile au radium, a lui aussi été mobilisé. “On a la meilleure armée du monde, on sera vite rentrés” dit-il à sa femme. “Tu… Tu mens si mal, Gabriel…” répond-t-elle. Elle ne le reverra jamais.

Laureline Karaboudjan

lire le billet