Mille millions de mille mégots !

Une télé turque vient d’écoper d’une amende parce qu’un épisode de Tintin enfreint les lois anti-tabac du pays.

“Sapristi” s’est-on peut être écrié dans les locaux de la chaîne privée turque TV8. Le canal vient de recevoir une amende de 24 000€ de la part de la RTUK (l’équivalent du CSA chez nous), pour avoir diffusé un épisode de la série animée Tintin contrevenant à la loi sur le tabac. En l’occurrence, il s’agit de “Tintin en Amérique“, où le célèbre reporter combat le syndicat du crime à Chicago dans les années 1930. Même s’il triomphe du mal à la fin, Tintin s’est retrouvé dans le collimateur de l’autorité régulatrice de la télé turque car certains des gangsters qu’il affronte dans l’épisode ont l’audace de… fumer.

De fait, le Guardian nous explique qu’une loi turque adoptée l’an dernier oblige les chaînes à flouter les scènes de films où l’on voit des personnages fumer. Cependant, certains diffuseurs estiment qu’ils n’ont pas à appliquer cette loi pour les programmes ayant été tournés avant son entrée en application, ce qui est le cas de la série animée Tintin qui date de 1992. On ignore si la chaîne va continuer à diffuser les Tintin sans les flouter, car si elle a été condamnée pour “Tintin en Amérique“, c’est parce que c’est le premier épisode de la série animée. Or les situations délictueuses ne manquent pas dans les aventures suivantes. Tiens, juste sur les épisodes suivants : songez aux “Cigares du Pharaon“, aux fumoirs du “Lotus Bleu” ou aux Cohibas que s’envoie Alcazar dès l'”Oreille Cassée“… Sans parler du Capitaine Haddock, fumeur de pipe invétéré et qui a -en plus!- des gros problèmes avec le whisky.

Quoiqu’il en soit, ce genre d’histoire navrante pour la liberté d’expression et artistique n’est pas l’apanage de nos amis turques. Les affaires récentes de Tati ou du Gainsbourg de Sfar dans le métro (ou avant de Malraux ou de Sartre) témoignent que la France est également une spécialiste du genre. Va-t-il falloir tous arrêter de fumer comme Lucky Luke?

Lire sur ce sujet de la censure de la cigarette aussi l’article Pipe ou herbe du blog De l’autre côté des cailloux dont la dernière illustration est tirée.

L.K.

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Mon Paris en BD

Paris

(Cet article a été publié initialement dans le numéro 0 (préparatoire) du magazine sur le Très Grand Paris, Megalopolis, dont le numéro 1 vient de sortir. Courez l’acheter, c’est des petits jeunes qui se lancent.)

Quand j’étais petite, je ne connaissais pas Paris. Mais, grâce aux bandes dessinées, j’ai imaginé la capitale. Avec des monstres dans la Seine et des ptérodactyles dans le ciel…

Souvent, dans les rues de Paris, je cherche des petits cailloux. Il me faut les plus beaux, un peu biscornus d’un côté, plats de l’autre, pour que chaque rebond soit imprévisible. Une fois trouvé l’objet de mes désirs, je me prépare lentement. Je rentre la tête entre les épaules, je mets mes mains dans mes poches et commence à shooter dedans avec application, tout en grommelant.

Je ne me lasse pas, surtout quand je suis un peu ivre, de répéter à tout bout de champ des «par Toutatis» ou «les sangliers sont mal nourris». Quand j’étais petite, je n’habitais pas la capitale. Je ne la connaissais pas. Je l’ai découverte en lisant des BD, encore et encore. Une des premières, évidemment, fut Astérix et Obélix. Plusieurs fois, les deux moustachus durent s’y rendre, ce qui ne manqua pas de faire râler le vendeur de menhirs. Certes, pour découvrir le Paris d’aujourd’hui, ce n’était pas vraiment idéal. Paris n’est pas Lutèce et s’est étendu bien au-delà de l’île de la Cité.

Mais en lisant Astérix, j’ai tout de même appris l’essentiel de la culture parisienne: il y a toujours des embouteillages, il ne faut pas hésiter à s’énerver – «je travaille moi» ou «je me suis levé tôt» – et, par principe, il faut mépriser les provinciaux. Ils sont nombreux les Lutéciens/Parisiens à être venus dans le petit village d’irréductibles Gaulois. Entre le frère de Bonemine, l’aubergiste et sa femme insupportable, ainsi que la barde féministe, je n’en avais pas une très bonne image. Tous râleurs, tous égocentriques. Quand, aujourd’hui, je croise dans le 7e ou 16e arrondissement une femme avec un triple menton et l’air renfrogné, je me dis, «tiens c’est un descendant de la femme d’Orthopédix dans le Cadeau de César».

Je joue avec mon caillou un peu n’importe où. Parfois, ô malheur, je tape un peu trop fort, et il tombe dans le Canal Saint-Martin. Je ressens alors un grand moment d’abandon et de tristesse, mais on ne me verra jamais m’approcher trop près du bord, ça non ! J’ai trop lu Tardi pour me faire avoir. Je sais que dans ces eaux sombres, voire saumâtres, rôdent des bestioles bien plus inquiétantes que les femmes découpées en morceaux de Maigret.

Les dangers du Canal Saint-Martin

D’une seconde à l’autre peut surgir une immonde pieuvre rouge, telle que dans les aventures d’Adèle Blanc Sec. Venue je ne sais d’où, elle aime saisir les policiers en goguette, en prendre un pour taper sur l’autre et les manger goulûment. Pas folle, je préfère me tenir à carreau, je ne veux pas lui servir de dessert. Quand, collée contre les murs des immeubles, je regarde les jeunes s’enivrer à la tombée de la nuit presque les pieds dans l’eau, je ne peux m’empêcher de sourire. Pauvres fous, ils ne savent pas.

Tardi m’a appris beaucoup d’autres choses très utiles. J’ai la chance d’habiter tout près du Muséum national d’Histoire naturelle, dans le cinquième arrondissement. Tous les gens du quartier le savent, il faut éviter de regarder en l’air quand, tard le soir, vous rentrez chez vous. Abritez-vous toujours dans les recoins, et lorsque le vent se met à siffler plus que de raison, précipitez-vous sous le premier auvent venu. Et priez. Dans l’épisode Adèle et la Bête, la jeune femme affronte un Ptérodactyle, éclos par miracle dans le Muséum. Malheureusement, Adèle n’a pas été très efficace et l’infâme bête rôde toujours, même si l’actuel maire de l’arrondissement, Jean Tibéri, fait tout pour étouffer l’affaire. Je soupçonne sa femme, Xavière, de venir personnellement la nourrir – entre incomprises, le courant passe. On me dit qu’il était 4 heures du matin, on me susurre que j’avais trop bu ou trop fumé, mais la bête, je l’ai déjà vue trois fois.
C’était un 1er décembre, je descendais la rue Geoffroy Saint Hilaire. Je longeais le mur du Jardin des Plantes quand les feuilles des arbres touffus ont commencé à s’agiter. J’ai entendu un battement d’ailes, j’ai vu une ombre et perçu un rire strident. Je me suis jetée à terre en signe de soumission. Devant moi, un couple de Japonais a été emporté, sans vraiment comprendre. Le Parisien n’en a pas parlé, je crois qu’on n’a jamais retrouvé les corps. La dernière fois, un 30 août, je traversais le fleuve vers Austerlitz quand j’ai vu la bête passer au-dessus de moi, couvrant la lune de ses ailes déployées. C’était beau.

Je n’ai pas appris les bons trucs de survie qu’avec Tardi. Avec sa bédé Jérôme K. Jérôme Bloche, Alain Dodier m’a bien rendu service. Il habite au 39 rue Francoeur dans le 18e arrondissement de Paris, derrière le Sacré Coeur. En théorie seulement, puisqu’en réalité la rue ne va pas jusqu’au 39 mais s’arrête au 33 ; je suppose que c’est de cet immeuble dont il parle. La concierge décrit le détective privé comme un garçon «gentil mais un peu timide, toujours à s’excuser avant de demander». Grâce à Jérôme K., mais aussi Monsieur Jean de Philippe Dupuy et Charles Berberian un peu plus tard, je sais que les concierges sont les créatures qui ont le plus de pouvoir à Paris. Elles contrôlent le courrier, les clefs, les rumeurs. Elles sont petites, grasses et ont de la moustache.

Depuis la lecture des aventures du détective, j’aime monter sur les toits de Paris. On peut presque traverser la ville d’un toit à l’autre. Je me pose contre une cheminée rouge un peu branlante et je regarde au loin le démon de la Tour Eiffel ; j’écoute des concerts clandestins ou j’espionne le détective rouquin qui tripote sa copine Babette. Mais je sais qu’il faut toujours se munir d’un parapluie en acier pour se protéger des fléchettes empoisonnées. Des admirateurs de l’ombre emplumée, qui a donné tant de fil à retordre à Bloche lors de son premier album, rôdent toujours. Je sais aussi que si quelqu’un vous menace de vous tuer dans un cimetière, celui de Montmartre par exemple, il faut dégainer le premier et viser à droite car, à cause d’une malformation, c’est là que se trouve le cœur des tueurs à gages.

Le Paris de Bloche ressemble à celui de Tardi. Souvent la nuit, souvent sous la pluie, souvent dans des coins un peu obscurs et glauques. Mais Jérôme est le plus mignon, surtout quand il dévale les rues du 18ème avec son solex. Je crois qu’il n’y a plus que lui et le journaliste Alain Duhamel à utiliser ce genre d’engin dans Paris. Ils pétaradent gaiement et aiment se moquer des vélibs qui n’arrivent pas à monter les côtes.

A Châtelet, des monstres en flammes

La BD m’a souvent donné de bons conseils avant d’arriver à Paris, mais parfois, j’ai l’impression qu’elle m’induit en erreur. Je pensais que tout le monde avait une moustache, portait des chapeaux melons dans des rues grises, sales et pluvieuses. J’ai aussi cherché les hôtels où descendent tous ces personnages : Hôtel chez Léo et du Cirque, mais ils n’existent pas. Je suis bien allée rue du Cirque dans le huitième, tout près de l’Elysée, pour en être certaine, mais il n’y avait que des vieilles dames avec des caniches et des attachés parlementaires. De bien tristes clowns.

Sur les traces de l’auteur Pétillon, j’ai cherché la rue Pfuit où se déroule l’histoire abracadabrantesque, Une sacrée salade. Les gens y courent très vite avec des imperméables un peu étranges et des femmes de mauvaise vie. Ça tire, ça meurt la bouche ouverte, ça explose, ça baise dans les coins, on est dans un rêve fantasmagorique et coloré, les flics sont impuissants et Jésus, représenté tel un clochard, se demande : «Reverrais-je jamais le Faubourg Saint-Denis ?» En arrivant à Paris, je voulais absolument habiter dans cette rue amusante, que je supposais proche des Grands Boulevards, mais elle n’existe pas ! J’en ai longtemps voulu à Pétillon. Pfuit, tout fout le camp.

Cela me rappelle ma première fois à Châtelet. Il y avait les lignes 1, 4, 7, 11 et 14 et les RER A, B et D. Jusque-là, rien d’anormal. Mais où était donc l’entrée vers l’hyperespace, vers Cassiopée ? L’auteur Mézières est pourtant formel dans le neuvième tome des aventures de Valérian et Laureline. A Châtelet, il y a des monstres tout en flammes et des départs réguliers vers Galaxity, la capitale terrienne du futur. J’ai eu beau chercher dans toutes les rames, je n’ai rien trouvé. J’ai cru un moment que Monsieur Albert, l’agent secret de Galaxity au 20e siècle, se cachait sous les traits du violoniste chinois qui est souvent sur la ligne 11 ou la 1. Mais, quand je lui ai demandé si les Foudres d’Hypsis allaient s’abattre sur nous, il m’a regardé sans comprendre. L’ignorant.

Et cet épisode récent de Spirou et Fantasio, Paris sous Seine, où tout le quartier de Beaubourg est englouti ! Je suis allée l’autre jour demander aux commerçants si les dégâts des eaux n’avaient pas été trop importants. Ils se sont moqués de moi. Je n’ose pas non plus traîner du coté de Botzaris. Un épisode d’Adèle Blanc Sec se termine sur cette question énigmatique : «Que se passe-t-il aux Buttes Chaumont ?» J’y suis donc allée et j’ai questionné les gens. Ils m’ont regardée bizarrement. «Que voudriez-vous qu’il se passe aux Buttes Chaumont, voyons !» Je ne sais pas, mais je sais que je ne suis pas folle.

Laureline Karaboudjan

Illustration : Montage de Laureline Karaboudjan

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Dans les cases africaines, envers et contre tout

Masioni

Souvent ignorée, la bande dessinée africaine existe pourtant. Envers et contre tout.

Ce week-end, je suis allée faire un tour au Quai Branly, à Paris. Dans le musée-Chirac se tenaient trois jours de rencontres et de conférences sur la bande dessinée africaine. Ca tombe bien, parce que je vous avais parlé récemment de BD africaine () et je voulais approfondir le sujet. Ainsi , après avoir écouté en attentivement Christophe Cassiau-Hau­rie, spécialiste de la question, je suis en mesure de vous dresser un panorama de la bande dessinée en Afrique. Car qu’on se le dise, on dessine sur le continent noir.

C’est loin d’être une évidence. Comme l’explique Christophe Cassiau-Haurie, “beaucoup de gens ont du mal à percevoir la bande dessinée africaine. Pour la plupart des gens, le 9ème art s’arrête souvent aux limites de la Méditerranée alors qu’il traverse sans problèmes l’Atlantique. D’ailleurs, même des spécialistes sont bien en peine de donner un nom d’auteur africain“.  Pourtant, la BD naît très tôt en Afrique : pendant la Première Guerre mondiale (1918), au Malawi. Le premier album, lui, sort en 1960 au Togo. Il s’agit du curé de Pyssaro de Pyabélo Chaold, une bande dessinée sans phylactères, à la manière des Pieds Nickelés chez nous. Signalons aussi la première revue laïque pour la jeunesse, en Egypte, avec Al Sinbad, sorti en 1950.

Trois poids lourds africains

Aujourd’hui, le paysage de la BD en Afrique francophone est dominé par trois grands pays : Madagascar, la Côte d’Ivoire et la République Démocratique du Congo. On apprend que la bande dessinée malgache est très inspirée par les fumetti italiens, ces petits formats à couverture souple, dont Diabolik est l’exemple le plus célèbre. L’originalité de la bande dessinée de Madagascar, c’est d’être publiée quasi intégralement en langue malgache et non en français, comme souvent dans les ex-colonies. Si la BD malgache a vu de nombreuses publications en album dans son histoire, elle s’exprime aujourd’hui à travers des magazines humoristiques.

Je ne m’étendrai pas sur la Côte d’Ivoire, que j’avais déjà évoquée dans mon précédent article, notamment à travers le succès du magazine Gbich. L’hebdomadaire tire à 40 000 exemplaires. C’est le troisième journal de Côte d’Ivoire, toutes catégories confondues. Son personnage emblématique, Cauphy Gombo, est un business man véreux dont le slogan “No pity in business” est un classique dans les rues d’Abidjan. Il a même été porté à l’écran.

Il ne faut pas s’étonner de voir la République Démocratique du Congo, ex-Zaïre, dans les pays moteurs de la BD africaine. Ancienne colonie belge oblige. La première BD y a été publiée en 1932, mais c’est 10 ans plus tard, en 1942, que se situe le vrai événement fondateur de la bande dessinée zaïroise. C’est cette année là qu’a été ouverte à Gombe Matadi la première école des Beaux Arts d’Afrique. L’institution était pensée comme une annexe de la prestigieuse école Saint-Luc de Bruxelles par laquelle sont passés de fameux auteurs de BD, dont Hergé. D’ailleurs, pour Christophe Cassiau-Haurie, il y a aussi un “effet Tintin au Congo pour expliquer l’essor de la BD en RDC. Ce n’est pas politiquement correct de le dire, mais c’est une BD appréciée sur place. Dans les rues de Kinshasa, on la trouve partout“. Quoiqu’il en soit, aujourd’hui, “90% des auteurs africains sont congolais“. Ils publient par exemple dans Kin Label, une revue de BD éditée, comme son nom l’indique, dans la capitale de la RDC (Kin étant le surnom de Kinshasa).

Le Congolais qui dessine des comics

Parmi les dessinateurs originaires des rives du fleuve Zaïre, Pat Masioni a fait le déplacement au Quai Branly. Il est le dessinateur du remarqué Rwanda 1994, dont il avait ramené des (superbes) planches avec lui. C’est aussi le premier dessinateur africain à être édité aux Etats-Unis, puisqu’il signe pour Vertigo les dessins de la série Unknown Soldier, centrée autour d’un mystérieux soldat ougandais. Une série qui le mobilise complètement : “Le travail que je ferais en 6 mois pour un éditeur français, je dois le faire en 45 jours pour mon éditeur américain. Et avec une pression de tous les instants. J’ai eu une fois un jour de retard : je me suis fait engueuler. Un éditeur américain, c’est comme un réalisateur de cinéma, il intervient dès le story-board“.

Pat Masioni a grandi à Kinshasa et a commencé à dessiner à 14 ans. Aurait-il pu avoir sa carrière actuelle s’il n’était pas venu en France ? Probablement pas. Bien sûr, il y a les difficultés économiques qui freinent le développement de la bande dessinée en Afrique. Mais ce n’est pas le principal problème, d’après Christophe Cassiau-Haurie : “Quand une série africaine s’arrête, dans 90% des cas c’est à cause de considérations politiques. Par exemple le magazine Jeune pour jeunes au Zaïre, qui a connu un succès ininterrompu pendant douze ans, a été victime de Mobutu“. Pour Pat Masioni, il y a aussi le fait” qu’en Afrique, il n’y a pas assez de scénaristes. L’écriture d’un scénario de BD est différente d’une écriture habituelle“.

Qu’importe. A Madagascar, en RDC, en Côte d’Ivoire, mais aussi en Algérie, en Tunisie, au Gabon, au Sénégal, au Tchad (oui, oui), des projets de bande dessinée se montent. Un foisonnement que Christophe Cassiau-Haurie décrit avec enthousiasme et qu’il souhaiterait compiler dans un Dictionnaire de la bande dessinée africaine. Avis aux généreux financiers.

Laureline Karaboudjan

Illustration extraite de Unknown Soldier #13, par Pat Masioni.

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“Pascal Brutal, vraiment ?”

Pascal_Brutal - copie

Si le prix du meilleur Album en déçoit certains, dont moi, la presse globalement salue la cohérence du palmarès du dernier festival d’Angoulême.

Angoulême a refermé ses portes. Je me suis permis quelques jours de digestion avant de donner mon avis sur le palmarès.
Le Fauve d’Or, qui récompense le meilleur album de l’année, est revenu au Pascal Brutal de Riad Sattouf. Je dois vous avouer que mes premières ambitions furent “Pourquoi pas, non, oui, non, bon, ok”. Cette indécision traduit bien mon ambivalence vis-à-vis de cette bande-dessinée.

J’aime Riad Sattouf et j’apprécie sa série sur Pascal Brutal. Et surtout, je l’apprécie de plus en plus. Le personnage principal prend au fil des épisodes de l’épaisseur et de l’ambiguïté et, à ce titre, le dernier album est sans doute le meilleur. Mais de là à le mettre meilleur album de l’année… C’est certain ça rentre dans la catégorie idéale: à la fois mainstream grâce à la popularité de l’auteur, jeune cinéaste, et en même temps accepté par la nouvelle vague des dessinateurs car il est l’un des leurs. Après, il y a tout une ribambelle d’albums que j’ai préféré cette année, notamment Blast de Larcenet. Je ne reviens pas sur les qualités de cet opus, j’en ai déjà abondamment parlé ici.

Cela dit, malgré certaines polémiques de couloirs et des chiffres de fréquentation inférieurs à l’édition précédente, la presse en général semblent plutôt satisfaite de cette cuvée angoumoise. Ainsi pour Olivier Delcroix du Figaro, Angoulême 2010 est un “bon bilan”. Il se réjouit surtout du grand prix du jury pour Baru qui “aura surtout marqué toute une génération de lecteurs grâce à son album L’Autoroute du soleil (Casterman)”. Il cite notamment Benoit Mouchard, directeur artistique du festival, qui juge que “C’est l’un de mes artistes préférés, conclut Benoît Mouchart. Son dessin est vif expressif et son écriture est pleined’intelligence; C’est logique qu’il soit récompensé de la sorte. C’est un auteur à la maîtrise exceptionnelle.

Le site BoDoi trouve lui aussi le bilan “positif” et le palmares “cohérent”. Il se réjouit surtout de la victoire de Pascal Brutal. “En récompensant du prix du meilleur album Pascal Brutal #3, le jury a fait un choix fort. Nommé à l’unanimité des sept membres du jury (dont Pierre Christin, Frédéric Poincelet et Blutch), le livre de Riad Sattouf représente à la fois une bande dessinée populaire (Pascal Brutal est sans aucun doute une des séries les plus drôles du moment) et politique, car elle parle de la France d’aujourd’hui, de la politique ultra-libérale en cours depuis des années, de l’uniformisation de l’offre culturelle, de l’angoisse sécuritaire et de la mollesse des médias”.

Pour Didier Pasamonik sur Actua BD
, ce palmarès ” scelle la réconciliation des anciens et des modernes ” et salue un “vote intelligent et fédérateur”. Pour le site spécialisé: “Dans le palmarès officiel issu des votes du jury constitué par Blutch, on retrouve cette tendance : Jérôme K Jérôme Bloche d’Alain Dodier, série classique s’il en est, côtoie un Pascal Brutal de Sattouf formaté 48cc, les atypiques Dungeon Quest de Joe Daly (L’Association) ou Alpha… Directions de Jens Harder voisinant avec les très classiques Matthieu Bonhomme & Gwenn de Bonneval qui cherchent à renouer avec la magie de Peyo et dont la titre est d’ailleurs révélateur :L’esprit perdu.” Et de conclure, d’un point de vue que je partage: “Du point de vue de la créativité, nous vivons un âge d’or, tous les amateurs vous le diront. Un effet bénéfique de la surproduction ?” (Si vous avez le courage et une heure à occupée, je vous conseille d’aller lire sur Actua BD toutes les bisbilles autour de l’organisation du festival et entre la ville d’Angoulême, certains auteurs, les journalistes et l’Association: trop long à expliquer)

Mais pour le site belge Le Vif, au contraire, “ce palmarès est à oublier rapidement”. “Quelle mouche a donc piqué le jury pour attribuer le Fauve d’Or du meilleur album à Pascal Brutal de Riad Sattouf ?, se demande-t-il ? Si le personnage aux pectoraux sculptés à la gonflette est attachant par bien des points, il n’a pas la carrure pour porter un tel prix.”

Un constat que l’on retrouve souvent dans les commentaires sous les différents articles. A noter que Bodoï et Le Vif regrettent comme moi l’absence de récompense pour Blast et peut-être pour Delcourt en général.

Le palmarès officiel d’Angoulême 2010 :

– Grand Prix : Baru
– Prix du Meilleur Album (Fauve d’Or ) : Pascal Brutal T3 : Plus fort que les plus forts de Riad Sattouf (Fluide Glacial).
– Prix spécial du Jury (Fauve d’Angoulême) : Dungeon Quest T1 de Joe Daly (L’Association).
– Prix de la Série (Fauve d’Angoulême) : Jérome K. Jérome Bloche T21 : Déni de fuite d’Alain Dodier (Dupuis).
– Prix Révélation (Fauve d’Angoulême) : Rosalie Blum T3 : Au hasard Balthazar ! de Camille Jourdy (Actes Sud).
– Prix Regards sur le monde (Fauve d’Angoulême) : Rébétiko, La Mauvaise Herbe par David Prudhomme (Futuropolis)
– Prix de l’Audace (Fauve d’Angoulême) : Alpha… Directions de Jens Harder (Actes Sud).
– Prix Intergénérations (Fauve d’Angoulême) : Messire Guillaume – L’esprit Perdu : Intégrale de Matthieu Bonhomme & Gwen de Bonneval (Dupuis).
– Prix du Jury (Fauve Fnac-SNCF) : Paul T6 : Paul à Québec de Michel Rabagliati (La Pastèque)
– Prix jeunesse (Fauve d’Angoulême) : Lou T5 : Laser Ninja de Julien Neel (Glénat).
– Prix du patrimoine (Fauve d’Angoulême) : Paracuellos : L’Intégrale de Carlos Gimenez (Fluide Glacial)
– Prix de la bande dessinée alternative (Fauve d’Angoulême) : Special Comix N°3, Publié à Nanjing (Chine)

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