Pont Saint-Esprit, 1951 : la petite hallu dans la prairie ?

 
Jérome Bosch. La passion de Saint-Antoine
Jérome Bosch. La passion de Saint-Antoine

  Petite n’est pas le mot. Tout commence comme une indigestion, un poids sur l’estomac anesthésié. Une pulsation de chaleur, ni agréable, ni vraiment dérangeante, envahit peu à peu tout l’appareil digestif. On transpire à mesure qu’une première sensation d’euphorie gagne l’esprit. Ça va et ça vient; on reste conscient mais on ne contrôle pas. Les ombres se creusent à l’extrême. La perspective s’aplatit totalement. Les couleurs se font de plus en plus vives, à mesure qu’elles perdent leurs nuances. La lumière bave, comme sur une photo surexposée. D’un seul coup, la périphérie du champ visuel commence à se déformer. Les courbes se tordent, tout ce qui coule, tout ce qui brille, prend une forme fascinante. Le temps se distord tout comme le son. Le reste relève de l’expérience intime et échappe donc à toute description représentative. Cependant les vétérans du LSD et de ses dérivés s’accordent sur un point : ce que la pensée torturée par la drogue conçoit, l’œil le matérialise presque instantanément. Avec une surdose, les objets bougent, chimères et animaux peuplent le délire sur plusieurs jours, lorsque ce ne sont pas des flammes. S’en suit un infernal rodéo intérieur pour tenir fermement les rennes du mental…

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C’est à peu près comme ça qu’ont vécu trois cent spiripontains à partir du 17 août 1951… La démence affecte alors près de 300 habitants de cette bucolique bourgade Française, sortie d’un journal de Jean-Pierre Pernaud. « Son fronton républicain de la mairie, son clocher de l’église Saint-Saturnin, son pont médiéval, ses habitants de l’après guerre… ». Un véritable enfer, pendant plus d’une semaine, selon le médecin local, le docteur Gabbaï. Sept habitants y laissèrent leur peau, une trentaine fut internée en psychiatrie et encore plusieurs dizaines d’autres hospitalisés.

Pont

Le traumatisme restera profond, notamment du fait que le mal vienne du pain, élément précieux et symbolique s’il en est au sortir de la seconde guerre mondiale. Loin du délire festif que les amateurs de psychotropes s’imaginent probablement, les survivants évoquent une expérience atroce de la folie pure.


La malédiction de Pont St Esprit
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 La description des symptômes à en effet tout de suite conduit à penser qu’il s’agissait d’un empoisonnement par l’ergot de seigle, sans pour autant parvenir à une certitude scientifique. D’autres pistes ont été explorées en vain, comme les fongicides ou une contamination de l’eau. Près de soixante ans après les faits, un journaliste américain, Hank Albarelli exhume l’affaire dans un ouvrage paru en 2009, mettant en cause des expériences militaires américaines d’après le témoignage d’anciens agents de la CIA. Mais que s’est t-il donc passé ?

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Cogito ergot seigle

Les regards se tournent rapidement vers Briand, le meilleur boulanger de la ville chez lequel avaient leurs habitudes nos délirants villageois. Les accusations se reportent ensuite vers le minotier Maillet, vénal dit t-on à l’époque, et qui finira en prison, accusé d’avoir écoulé de la farine avariée.

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Les épidémies d’ergotisme, ces délires collectifs associés à de terribles gangrènes, sont bien connues depuis le moyen-âge sous les termes « Mal des ardents », « convulsions de Sologne » ou encore « feu de Saint Antoine ou se Saint Marcel ». Certains alcaloïdes de l’ergot provoquent en effet une constriction des vaisseaux sanguins des mains et des pieds jusqu’à les rendre noirs, ce qui entraînait ensuite leur chute.

 ergotisme

Les victimes étaient littéralement consumées, comme le rapporte la chronique des invasions normandes par Frodoart, qui décrit une épidémie datée  de 945 en région parisienne. En 994 c’est le limousin qui se trouve ravagé. De nombreux prêcheurs sont envoyés par l’église au gré des éruptions hallucinatoires pour rétablir l’ordre et la foi par les bûchers. Il faut croire que le parasite n’a été identifié que tardivement puisqu’il n’en est fait mention qu’en 1565 sous le nom de Clavus Silignis. Bien dosé, le produit est alors utilisé par les sages femmes pour faciliter l’accouchement et limiter les hémorragies.

Il faudra attendre les expériences de l’Abbé Tessier en 1777, pour que l’origine de la maladie -le pain- soit formellement reconnue. C’est ensuite le laboratoire Sandoz qui synthétise le poison en 1918 et met au point l’Ergotamine, un puissant médicament hypertenseur.

Dis papa comment on fait le LSD ?

Sur la base de ces recherches le professeur Albert Hofmann synthétise en 1938 le diéthylamide LSD-25. Il découvre ensuite ses propriétés hallucinogènes par accident en 1943, en se frottant les yeux.

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Hofmann, mort centenaire en 2008, consacrera sa vie à l’exploration des limbes psychiques ouverts par le LSD, « son enfant terrible ». De nombreux intellectuels comme Aldous Huxley (« Les portes de la perception ») participent en Suisse à ses séances d’essais. Il entend explorer la conscience humaine par des prises de LSD volontaires en consignant scrupuleusement les sensations et le contenu de ses visions, comme nous l’apprend son entretien avec Stanislav Grof en 1984 en Californie. Son objectif est d’identifier des usages médicaux potentiels du principe actif, notamment pour provoquer les contractions lors de la grossesse, en psychiatrie et pour ses vertus tonifiantes.

Voici ses premières observations:

16h20 : ingestion du produit.

17h : début de l’étourdissement, angoisse, troubles visuels, paralysies, rires. Retour en vélo à la maison. Crise la plus forte vers 18-20h : ce n’est qu’avec beaucoup d’effort que je pus écrire ces derniers mots […] Les modifications et les sensations étaient du même genre que la veille, seulement bien plus prononcées. Je ne pouvais plus parler de manière intelligible qu’au prix d’effort extrêmes […] Tout ce qui entrait dans mon champs visuel oscillait et  était déformé comme dans un miroir tordu […] Les objets familiers prirent des formes grotesques et le plus souvent menaçantes. Ils étaient empreints d’un mouvement constant, animés, comme mus par une agitation intérieure. La voisine n’était plus madame R. mais une sorcière maléfique et sournoise au visage coloré…

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A cette occasion Albert Hofmann rapporte avoir ingéré l’équivalent de cinq doses normales. On peut imaginer l’effet dévastateur d’une telle expérience sur un public totalement ignorant. C’est d’ailleurs ce qu’a dénoncé le scientifique tout au long de sa carrière face aux chantres du psychédélisme et du “LSD récréatif” comme Timothy Leary. Les recherches que Hofmann mène pour le laboratoire Sandoz intéressent rapidement les services spéciaux américains qui procèdent à des essais sur cobayes humains non informés, dans le cadre de l’Opération Artichocke. La même qui aurait causé, selon le journaliste Hank Albarelli, les délires de Pont Saint-Esprit.

La vérité est ailleurs :  « I want to believe »

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Malgré les apparences, le petit bourg gardois est parfaitement connu outre-Atlantique. Non pas que l’affaire du pain maudit ait drainé des hordes de hippies voyageurs, mais parce que Jackie Kennedy (Jacqueline Bouvier de son nom de jeune fille) en est originaire. On ignore tout en 1951 de l’existence du diéthylamide de l’acide Lysergique de synthèse, sur lequel travaille alors un certain Franck Olson, scientifique de la division des opérations spéciales de l’US Army.

Développé au cours de la guerre de Corée, le projet a pour objet la mise au point des armes chimiques incapacitantes à base de psychotropes ainsi que des outils de suggestion mentale. Une telle arme, en plus de briser la force de volonté des individus, permettrait la conquête facile d’objectifs militaires. Or le médecin du bourg, le docteur Gabbaï n’adhère pas à la thèse de l’ergot de seigle, et fait donc appel à un chercheur de l’université de Montpellier, le professeur Giraud. Ce dernier identifie rapidement des comportements caractéristiques, observés chez les cobayes d’Albert Hofmann des laboratoires Sandoz. Dans le doute, le juge d’instruction de l’époque évoque même la piste de pain contaminé par « une forme d’ergotine synthétique très nocive », rapporte Rue 89.

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C’est en enquêtant sur la mort suspecte de Frank Olson, scientifique des services spéciaux de Fort Dietrick, qu’Albarelli se trouve sur la piste du mystère de Pont-Saint-Esprit. Il se serait défenestré en 1953 que le journaliste pointe la piste de la contamination volontaire du village par la CIA. L’accusation pourrait sembler grotesque si l’on ignore les applications incroyables de l’opération Artichocke, officiellement lancée aux USA le 20 août 1951. Elle consistait notamment à mettre au point un véritable sérum de vérité. Des expérimentations sur les humains ont ainsi été largement pratiquée, y compris sur des personnes ignorantes, handicapées ou encore des enfants, si l’on en croit le rapport fait au Sénat américain le 3 aout 1977. Tout y passe : barbituriques, amphétamines, cocaïne, héroïne, cannabis, thiopental, mescaline…

The Ghost of Frank Olson from Field Agent C on Vimeo.

Drogues de destruction massive

La ligne directrice du projet Artichocke, rappelée dans un rapport de 1952, est sans nuances. Il s’agit de déterminer s’il est « possible de contrôler une personne au point où celle-ci fera ce que nous lui demandons, même contre sa propre volonté, et y compris contre les lois fondamentales de la nature et de l’auto préservation ? »

Albarelli a en outre mis la main sur divers documents de la CIA, dont un rapporte un entretien de l’agence avec le laboratoire Sandoz. Il y est question du « secret de Pont-Saint-Esprit », un secret que Frank Olson menaçait de divulguer. Si la thèse de son suicide reste maintenue, les proches du scientifique reçoivent les excuses du président Ford, qui accuse une ingestion accidentelle du produit. Son fils prouvera, suite à l’exhumation du corps d’Olson, qu’il portait des traces de coups antérieurs à la chute.

Pourquoi cibler le Gard ? Les services français auraient-ils participé ? Les agents de la CIA restent silencieux sur ce point selon Albarelli. Une chose est sûre, de graves dérives éthiques se cumulaient dans le cadre de ces opérations d’étude du contrôle mental qui impliquaient parfois le décès des cobayes humains.

Malgré tout, le maire de Pont-Saint-Esprit Jean-Pierre Colombet ne croit pas vraiment à la piste américaine et évoque “une histoire digne de Dan Brown“. Après avoir accusé chaque force de l’univers, les habitants désabusés, eux, attendent de pouvoir comprendre ce qui les a menés aux portes de l’enfer. L’armée américaine est en tout cas loin de son coup d’essai en matière d’armes chimiques et cette mésaventure n’a rien calmé de leurs ambitions.

soldat sous LSD

Le magasine New Scientist de janvier 2005 révèle une série de projets proposés par le laboratoire Wight en 1994 à l’US Air Force. L’organisation d’activistes « the Sunshine Project » affirme que de puissants produits chimiques aphrodisiaques sont à l’essai. Ils visent à « provoquer des comportements homosexuels » dans les rangs ennemis afin de déstabiliser le moral et de désorganiser les troupes. D’autres produits permettraient d’attirer les nuisibles (rats, poux, guêpes) ou encore d’affliger les soldats ennemis d’une très mauvaise haleine, qui leur interdirait toute infiltration. Nul ne sait si le projet, estimé à 7.5 millions d’euros, à vu le jour.

Marc de Boni

7 commentaires pour “Pont Saint-Esprit, 1951 : la petite hallu dans la prairie ?”

  1. Garçon, la même chose!

  2. Avec un sucre, un buvard ?

  3. [...] Ce billet était mentionné sur Twitter par de Boni et boronali, jib . jib a dit: Pont Saint-Esprit, 1951 : la petite hallu dans la prairie ? http://is.gd/aZXoO #drogue [...]

  4. les deux mon n’veux!

  5. Délicieuse histoire jubilatoire! Que Pont St Esprit devient intéressant nonobstant le fait que Jacqueline Kennedy en soit originaire!

  6. Merci pour cet article très très intéressant !

  7. [...] pages du document ne font en revanche aucune allusion à Pont Saint-Esprit, la commune française touchée en 1951 par un mal étrange, objet des rumeurs les plus folles depuis plus de cinquante ans (mettant en scène une intoxication [...]

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