Au nom du sac

 

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Nés anonymes, les sacs reçurent progressivement un nom de baptême. Fruit du hasard d’une rencontre réussie avec une personnalité ou choix réfléchi et calculé d’un marketing qui guigne le it bag, les sacs portent désormais des noms. Souvent en lien avec l’univers des marques, ces appellations participent à une part de rêve relativement accessible. Mais, vu la multiplication des modèles et la prolifération des noms, le sujet va devenir un véritable casse-tête.

 

Nés sans noms, les sacs portaient juste des appellations génériques eu égard à leur forme et à leur utilisation : besace, minaudière,… Le terme de sac est originaire du latin, saccus, la bourse… À partir de vêtements sans poches, les bourses firent leur apparition, portées indifféremment par les deux sexes. Avec le temps, les sacs évoluèrent, se remplirent et se décorèrent, apanage d’une féminité qui se montre. Associé à la femme, le sac peut être la cristallisation de l’opprobre de féministes qui considèrent que, par son contenu notamment en accessoires de beauté, il est symbole d’asservissement d’une femme quasi objet.

Avec l’évolution de la maroquinerie, le cuir devient la matière noble. Les sacs de jour, pratiques sont grands tandis que les formats du soir se réduisent au strict minimum.

La dénomination de sac à main est apparue au XXe siècle. Dans la maroquinerie, quelques grandes maisons sont devenues mythiques : Goyard, 1792 ; Delvaux, 1829 ; Hermès, 1837 ; Vuitton, 1854 ; Gucci, 1921 ; Bottega Veneta, 1966 … Mais, face à l’engouement pour les accessoires, toutes les maisons de mode ont développé avec succès le pôle sac, très rentable, objet de toutes les convoitises surtout quand certains modèles obtiennent le statut envié de « it bag ». Aujourd’hui un complexe travail de marketing fait que de nombreux sacs sortent de l’anonymat et sont lancés avec un nom. Dans cette nouvelle typologie du sac certaines pistes sont plus courues que d’autres.

 

 

L’esprit du lieu

Noms de villes, artères iconiques, places mythiques accolent aux sacs le patrimoine géographique des maisons de mode autour des lieux d’origine choisis par les couturiers fondateurs. Ces adresses, parfois mythiques, participent à l’univers des marques. En écho à sa boutique installée rue Cambon depuis 1921, Chanel a choisi de baptiser un modèle Cambon. Pour Dior, c’est Montaigne, l’avenue où s’établit la maison de couture. L’histoire raconte que Christian Dior ramassa une bonne étoile et décida de créer sa maison… Mais c’est aussi Granville en hommage à la villa que le couturier a habité et qui abrite aujourd’hui le musée Christian Dior. Vuitton voyage, mais n’oublie pas Paris avec l’utilisation de noms de quartiers : Odéon, Sèvres, Alma et Pont Neuf , aussi adresse de la maison. Retour à l’esprit prêt-à-porter pour Yves Saint Laurent avec son New Rive Gauche, mais aussi un Downtown. Rues, quartiers ou villes, l’espace géographique étend son empire sur les sacs. Balenciaga demeure général avec City (devenu Classic) et Town. En Italie, Fendi a élu Firenze tandis que Cavalli rend hommage à la ville et à son savoir-faire en français : Florence. Sicily pour Dolce & Gabbana et leurs liens avec l’île. Paris est toujours Paris, mais ne se dépose pas seul (une ville ne peut pas appartenir à une marque), il y a des modèles chez Lamarthe, Furla… So British pour Kate Moss qui investit son pays pour Longchamp : Gloucester, Glastonbury, Ladbroke. Phoebe Philo pour Chloé a choisi le quartier de Paddington. Anglomania aussi pour Gerard Darel avec Westbourne et Elgin (même si le Lord est plus connu que la ville). Exotisme avec le Portofino de Lamarthe, le Palm Spring de Vuitton, l’Amazona de Loewe, le Boston de Chanel,… L’incroyable Copacabana de Shiro Kuramata se dessine en étages tandis que Furla se projette en Supernova et transporte vers des galaxies étoilées. Synonymes d’évasion, les noms des sacs partent en voyage.

 

Des chiffres et des lettres

Pas de calculs mathématiques, mais des références à des dates, à des adresses pour sélectionner des chiffres quasi martingales. Plus symboliques qu’hermétiques, les nombres se multiplient. Le 2.55 de Chanel se réfère à sa naissance en février 1955, mais le matelassé rectangulaire muni d’une chaînette en métal n’a été chiffré qu’en 2005, bien après sa naissance. Imaginé par Karl Lagerfeld dans les années 80, le Timeless est proche par sa forme du 2.55 mais ajoute le double C en fermoir. Né en 1998, le 2005 de Chanel demeure un mythe d’audace futuriste malgré une destinée météorique. 2 pour 2 ans avant l’an 2000, 00 l’indicatif international et 5, chiffre fétiche de Chanel ! « Bodyfriendly », il cultive le paradoxe d’allier courbes sensuelles et technologie de moulage de coques en polyéthylène.

Bag Chanel 2005

Le Dix de Balenciaga renvoie au numéro de l’avenue George V où était située la maison. D’abord parfum, le Dix fut le choix d’Alexander Wang pour son nouveau sac, sobre et classique. 440 pour Diane de Furstenberg, le numéro de l’adresse de son studio à New York Des lettres renvoient à des noms, mais parfois ne sont comprises que des initiés ou des branchés au fait de tous les people du moment ainsi SC (Sofia Coppola) pour Vuitton. Plus simple est le choix des initiales, les PS1 et PS11 pour Proenza Schouler ou le Double T de Tod’s avec fermoir à lettres. Grand huit pour Lancel. 3.1 de Phillip Lim. Mesure du temps avec le 24 heures de Gerard Darel. Et vite avec ASSAP de Nina Ricci. À la mode avec les imprimantes, le terme 3D qualifie un Longchamp, cabas en bandoulière et désigne l’ancien Forget me not de Dior. Cernés de noir, les 3D Jump From Paper donnent l’impression d’un relief en trompe-l’oeil. Des chiffres et des lettres, formulations elliptiques, mystères pour délits d’initiés.

 

Personnalités et nobody

Porté par une princesse, un sac Hermès s’est métamorphosé en mythe. Mariée à Monaco, l’élégante Grace Kelly arbore un sac issu du modèle « Haut à courroie » à l’époque où, enceinte et jeune mariée, elle était très photographiée. Surnommé Kelly en 1956, il est aujourd’hui aussi So Kelly dans un format plus vertical. Fruit d’une sympathique rencontre entre Jane Birkin qui n’a pas le sac de ses rêves et Jean-Louis Dumas, le Birkin est lui né en 1984. Jackie O (ex Kennedy) découvre en 1964 un sac Gucci créé en 1955, elle en commande plusieurs et son nom en deviendra la référence.

jacqueline-kennedy-Gucci-TheGoldenStyle

Relooké, il sera revisité en New Jackie par Frida Giannini. Diana princesse de Galles portait un sac Dior, un Lady Di(or) avec la fusion heureuse des deux syllabes initiales en 1995.

Lady Dior as seen by Olympia Scarry

Chez Boss, un Romy, grand sac façon mallette de docteur. Chante Angie chez Chloé. Ralph Lauren a choisi son épouse Ricky avec un Ricky Bag, Soft Ricky et Ricky Drawstring. Monica ( Belluci ?) pour Dolce & Gabbana et leur italianité. Quelques références littéraires et cinématographiques s’invitent parfois : Gilda pour Marc Jacobs, Justine, héroïne de Sade pour Sonia Rykiel. Les vedettes sont de la partie : Bardot et Adjani pour Lancel, Rossellini pour Bulgari, Miss D (Deneuve) pour Roger Vivier… Entre stars et personnalités issues du mannequinat, du stylisme, les people occupent le terrain. Stam (Jessica) de Marc Jacobs, Alexa (Chung) pour Mulberry, Euge (Eugénie Niarchos) et LSD (Lauren Santo Domingo) chez Missoni ! Le choix des prénoms induit une proximité où le sac est perçu, considéré comme un ami. À l’opposé du choix de la féminité, Jérôme Dreyfuss et Lancel ont choisi avec humour des prénoms masculins pour sortir au bras d’un Gilbert, Lucien, Billy ou avec Charlie, Sam, Jules… Avec son sac en toile graffité de « Karl Who », Naco a joué sur l’humour, son sac n’a pas de nom, mais porte un prénom connu des fashionistas. Porté par Karl Lagerfeld himself, le sac est devenu iconique.

Sac Naco

 

Formes

La forme du sac peut aussi être à l’origine logique de sa terminologie. Humour et détournement d’objets pour Schiaparelli qui imagine Lanterne, Réverbère, Téléphone, Piano… Pour Nina Ricci, Christian Astuguevieille reprit l’idée de sacs objets. Dans les années 20 Hermès crée un sac de portière pour une voiture Bugatti, ce sac se nommait comme l’automobile, Torpedo. En 1982 Hermès modifie le sac et le nomme, en hommage, Bugatti mais finalement le sac sera rebaptisé Bolide en 1994. Allongé, le Baguette de Fendi fait penser à la forme du pain français. Né en 1997, ce « it bag » eut son heure de gloire dans Sex and the city et demeure un classique revisité chaque saison.

Bag Fendi 14

Chez Dior, un sac fut baptisé Cadillac reprenant le motif d’une plaque minéralogique sur laquelle figure le début du prénom du couturier, CHRIS et une date, celle de la naissance de la maison en 1947. Le Puzzle de Loewe assemble les morceaux. Le Trapèze de Céline joue l’épure géométrique. Le Saddle de Dior est remis en selle par John Galliano. Tod’s a imaginé (hiver 2013-14) Sella en référence au monde équestre avec une forme évoquant la selle et des pièces métalliques façon mors. Le sac Inro de Nathalie Hambro revisite la forme japonaise. Le long Bowling devient un classique chez Prada, Galliano, Comme des garçons, Mugler… Bao Bao (Issey Miyake) fait penser à baobab en sonorité, c’est un petit sac qui joue sur les formes géométriques et se plie astucieusement en assemblage de facettes.

Bag Bao Bao 15

Prismik de Roger Vivier joue aussi le découpage en formes géométriques depuis 2012 et a ajouté une version ZigZag. Sacs seaux en forme pour Dolce & Gabbana. Et pour dormir une forme quasi d’oreiller : Polochon de Dior et Pillow bag de Julien David. Le Barrel de Burberry évoque une petite forme de barrique, tonnelet. Le Wave bag de Tod’s ondule. Le Bamboo de Gucci (1947) arbore le nom du matériau de son anse en bambou courbé, New Bamboo en est la nouvelle version. Des allusions concrètes ou alors pures abstractions géométriques, les sacs sont en formes.

 

Autour du nom

S’il y a des familles de noms qui suivent une certaine logique, et jouent une directe filiation avec leurs marques ainsi

Diorama de Dior, le Pierre de Balmain (prénom du couturier) ou encore Dolce qui reprend un des noms du duo italien, mais aussi un de leurs parfums. Le Betty de Saint Laurent (période Slimane) rend hommage à Betty Catroux, muse du couturier avec coins repliés façon Rive gauche. Candide de Zadig & Voltaire joue la logique littéraire. Boy de Chanel fait allusion à un passage de la vie de Coco Chanel et son grand amour, Arthur Capel dit Boy, le nom joue aussi sur l’ambiguïté du genre. Chez Saint Laurent, un des sacs avec pompons se nomme Opium, écho au parfum et à ses codes orientalistes. Pour Viktor & Rolf, le lien se fait avec leurs parfums à succès où le terme bomb figure (Flowerbomb et Spicebomb) et se retrouve dans leur Bombette Bag.

 

Méli mélo

Fantaisie et humour sont aussi parfois de mise. Au début du siècle Vuitton empruntait la vague orientaliste avec Louqsor, Alexandrie… Exotisme du Mombasa d’Yves Saint Laurent période Tom Ford signé d’une anse en corne. L’Italie en sacs pour Roberta di Camerino : Casanova, Postiglione et son plus célèbre : Bagonghi. Chez Hermès : Piano, Fabiola, Bolide, Pullman,… Chez Vuitton : Keepall, Speedy, Twist, Neverfull,… Chez Céline : Boogie, Verdine, Poulbot… Domino de Rykiel. Sake de Mandarina Duck. Premier flirt de Lancel. Portrait de Bill Amberg. Tsarina de Mulberry. Trinity de Cartier. Avec une forme de calandre de voiture, Muse est un modèle créé chez Yves Saint Laurent et revisité par Stefano Pilati qui lui donne son nom. Fermés de cadenas, le Lock Bag de Valentino ou le Lady Lock de Gucci. Nightingale de Givenchy plus rossignol que Florence. Duffle Bag de Saint Laurent, sac imposant, a enlevé le coat pour mettre le bag. Varenne de Lancel, pas en fuite. Le Collège de Saint Laurent va à l’école. Pandora et Pandora Box de Givenchy, modèles très géométriques en hommage aux lignes épurées de Gio Ponti, pour ouvrir la boite de Pandore. Weekender de Vuitton pour prendre la mesure du temps de l’escapade.

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Icare donne des ailes à Vuitton. Too hot to handle de Marc by Marc Jacobs… là véritable succès avec un nom amusant.

Les fortunes des noms sont et seront diverses avec des carrières souvent éphémères. Ce qui fait le it bag, c’est aussi la main qui le porte, les marques n’hésitent pas à offrir leurs sacs à tour de bras. S’ils sont vus avec des people qui ont le buzz en poupe, les ventes peuvent décoller. C’est la part visible et émergente du monde d’aujourd’hui où créativité et qualités ont souvent moins d’importance que l’affichage au bras d’une vedette qu’elle soit star de cinéma, vedette de la télé-réalité ou même youtubeuse de renom. Désormais Saint Instagram veille sur le destin des sacs.

Les modes passent et les sacs parfois trépassent. Si le nom participe à l’histoire et à la mémoire d’un sac, il ne peut faire à lui seul son succès.

 

 

À partir d’un texte publié dans le catalogue de l’exposition Bagism au K11 de Shanghai.

Sacs de l’exposition de Shanghai.

Vue de l’exposition

  • 2005 de Chanel
  • Jackie O
  • Lady Di revisité par Olympia Scarry, The lady has arrived.
  • Sacs Karl Who Naco
  • Fendi Sac Baguette customisé par Rihanna
  • Bao Bao (Miyake) Lucent Prograffiti
  • Weekender de Vuitton avec Richard Prince

 

 

 

 

 

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