Tirons à la ligne

L’avez-vous remarqué? Les Régionales approchant, il n’est plus question, de toutes parts, que de bouger les lignes.
Sans illusions sur la chose mais passionné du mot, on avait noté depuis longtemps la fortune de cette expression qui, semble-t-il, a pris naissance, au fil des apartés, chez des politiques et des journalistes qui assistaient au tournoi de Roland-Garros (au lieu de se trouver à leur poste de travail à l’Assemblée, au Sénat, ou dans une rédaction – mais c’est une autre histoire sur laquelle, forcément, on reviendra à loisir). Notez bien, d’ailleurs, qu’assister au tournoi ne signifie pas que l’on suit tous les matches, particulièrement si les températures sont élevées: ces dames et ces messieurs
1) ne veulent pas prendre le risque d’un coup de soleil qui leur gâterait le teint et nuirait à leur prochain passage en studio ou sur un plateau
2) ne tiennent pas à être surpris par les caméras, tellement indiscrètes, n’est-ce pas, en flagrant délit d’absentéisme (on en reparlera) – quand ce n’est pas en plein adultère, concubinaire aussi souvent que conjugal (voici encore une autre histoire, sur laquelle, forcément, on s’abstiendra de revenir, respect de la vie privée oblige)
3) pensent que l’on distingue mieux les échanges devant un écran HD de plus de 100 de diagonale en buvant frais.
Bref et d’un mot, ayant entendu, peut-être d’une oreille distraite, les propos des arbitres, sans préjudice des oukases du juge-arbitre, ces dames et ces messieurs se sont avisés que le tennis, à n’en pas douter, serait de plus de simplicité dans sa pratique si l’on pouvait bouger les lignes blanches qui délimitent l’espace de jeu sur le court (C’est le moment et le lieu de faire étalage de votre culture tennistique et d’interroger sans avoir l’air d’y toucher: Le court? Lequel? Le Central? Le Suzanne-Lenglen? Le numéro 1? – Avec ça, foi de chroniblogueur (1), vous pourrez aller loin). Ils sont alors passé du particulier au général et ont pensé qu’il devrait être possible, en politique aussi, de bouger les lignes pour se sortir du carcan, voire du lit de Procuste, des préjugés, idées reçues, courants, idéologies et autres appareils, sans oublier les pesanteurs sociologiques et les égarements de l’opinion.
L’expression a mieux prospéré que les géraniums sur le fumier. Tout(e) politique digne de ce nom se doit d’affirmer que lui (elle) au moins saura faire bouger les lignes. Par parenthèse, on a noté, année après année, que nul ne proclame davantage la nécessité de bouger les lignes que les tenants, Droite et Gauche réconciliées, d’un solide immobilisme: on fait allusion, par exemple, pour ne pas les nommer, à la laïcité selon Jean-Luc Mélenchon ou à la réforme vue par Frédéric Lefèbvre. Mais il y en a tant d’autres, encore plus conservateurs qu’eux et pour jamais enkystés dans leurs certitudes, qu’on présenterait pour un peu des excuses à ces deux-là s’ils s’étaient senti un tant soit peu devenus têtes de Turc. Va donc, eh, p’tite tête! dit-on chez les Jivaros, paraît-il. Et à propos, interrogera-t-on au passage, se trouverait-il par hasard des Jivaros en Poitou-Charente: ils pourraient avoir du travail en vue de la conservation, au profit des ans à venir, du profil si bien travaillé de la Madone du chabichou.
Ne perdons pas nos lignes de vues. Ne reculant devant aucune figure de style, à l’instar d’un de nos modèles, le maire de Champignac, nous n’hésiterons pas à proclamer que les lignes à faire bouger irriguent la vie nationale et apportent du sel à la routine des masses. Sans lignes, que deviendrions-nous? Que deviendrait la France? Sans doute sombrerait-elle corps et biens dans l’ennui d’abord, dans le néant ensuite. Ce néant qui a dévoré (On laisse à chacun(e) le soin d’imaginer un néant passablement cannibale en train de casser la croûte) sans coup férir une autre formule toute faite, pourtant bien partie: arrêter le curseur. Souvenez-vous qu’il y a peu, ceux (celles) qui savaient jusqu’où on peut aller trop loin (Et un cliché, un!) se devaient de déterminer précisément où arrêter le curseur quant ils bougeaient les lignes. Des lignes bougées sans curseur arrêté ne pouvaient mener qu’à la catastrophe, pire au cataclysme, et, pire encore se glissait-on dans les milieux autorisés avec les mines adéquates, à une défaite sans phrases à la cantonale partielle de Blouzy-les-Berlingaux (2).
Plus la date du scrutin s’approchera et plus les lignes bougeront, jusqu’à nous en donner le tournis. Ou peut-être pas: tout immobiliste bien né sait d’instinct qu’il n’est meilleur moyen de conjurer le changement que d’en parler.

(1) Nous avons, à l’instant, inventé ce mot qui nous semble de bonne venue, et de bonne tenue, afin de caractériser la fonction du chroniqueur de profession, écriveur de métier, qui tient un blog – à distinguer de l’amateur, aussi éclairé et de plume talentueuse soit-il, que nous proposons de qualifier plutôt de blogueur conjoncturel (et pas de blogueur d’occasion, qu’on nous entende bien). L’écriveuse professionnelle, plutôt consœur en journalisme qu’écrivaine (ah, le vilain nom!) sera, tout naturellement, une chroniblogueuse.
(2 ) Blouzy-les-Berlingaux, grosse bourgade de nos provinces, n’est pas très éloigné du Gleux-les-Lure où naquit le sapeur Camember et illustre les servitudes et les grandeurs de la France “du seigle et de la châtaigne” selon le mot du doyen Vedel.

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